Retour à l'extérieur : la ruée vers l'air !

Ecole hors les murs, culture en plein air, terrasses éphémères des cafés et restaurants, revendication d'un "droit au balcon" par les architectes… Un nouvel équilibre se dessine entre les espaces intérieurs et extérieurs accentué bien sûr par la crise sanitaire. Avec la crainte de la contamination dans les espaces confinés, les politiques publiques réaffirment l’importance des espaces extérieurs. Cette question traverse toutes les politiques territoriales et remet parfois en cause nos modèles sociétaux, établis depuis des années.

Ecole hors les murs, culture en plein air, terrasses éphémères des cafés et restaurants, revendication d'un "droit au balcon" par les architectes… Un nouvel équilibre se dessine entre les espaces intérieurs et extérieurs, accentué bien sûr par la crise sanitaire. Comme si l'homme avait compris les effets néfastes de nos vies confinées depuis longtemps, avant même le confinement.

Même les salles obscures se piquent de mettre le nez dehors avec la multiplication des festivals de cinéma en plein air. Depuis quelques années, l'extérieur a la cote et devient un élément crucial des politiques publiques. La mise à disposition d'un espace extérieur privatif (balcon, loggia, terrasse ou jardin d'hiver) est devenu un passage quasi obligé des programmes de construction neufs, y compris dans le logement social (cf interview Nolwenn Dulieu et Colette Lebourdonnec). Dans les établissements scolaires, la révolution des classes en plein air est en marche. Une pratique qui vient des pays scandinaves (notamment avec les "forest schools" danoises qui datent des années 50) et qui connaît un engouement croissant en France, grâce au travail de pionniers comme Crystèle Ferjou dans le département des Deux-Sèvres. 

Enseignante à Pompaire, en 2010, celle-ci prend l'habitude d'emmener les enfants sur un terrain vague mis à disposition par la mairie. Elle découvre alors les vertus de l'enseignement en plein air sur les enfants : concentration  améliorée, participation accrue, possibilité d'expérimenter les savoirs en s'appuyant sur la nature, épanouissement physique et psychique, etc. Une révélation qu'elle décide de partager. Devenue conseillère pédagogique départementale, elle accompagne les enseignants dans les démarches d'école en plein air et publie en 2020 avec Moïna Fauchier Delavigne le livre "Emmenez les enfants dehors!".

L'approche fait de plus en plus d'émules à l'heure où se généralise le constat que nos enfants sortent de moins en moins et sont déconnectés de la nature. En 2016, une étude britannique réalisée auprès de 2000 familles allait jusqu'à affirmer que les enfants passaient moins d'une heure par jour dehors, soit deux fois moins que les détenus en prison !

La crise sanitaire est venue donner un sérieux coup de pouce à ce mouvement : en avril 2021, Jean-Christophe Blanquer, ministre de l'éducation nationale, prenait la plume pour annoncer que les classes en plein air, "bénéfiques sur le plan sanitaire et éducatif", seraient encouragées dans le primaire.

Plus généralement, ce sont toutes les politiques publiques qui sont amenées avec la pandémie à revoir l'équilibre entre intérieur et extérieur et à favoriser la vie à l'air libre. Elles répondent ainsi à la fois à des considérations sanitaires (dehors, les risques de contamination sont moindres) et aux aspirations des Français à se reconnecter avec l'air, la terre, les éléments. Jamais les moteurs de recherche n'avaient recensé autant de requêtes comme "appartement avec terrasse" ou "maison avec jardin".

Avec l'apparition des terrasses éphémères pour les cafés et restaurants, pérennisées par des villes comme Paris, une petite révolution urbanistique est en marche. Avec le Covid, les habitants ont goûté l'extension des terrasses et la prise de possession des espaces autrefois phagocytés par les voitures. Difficile de revenir en arrière. Zones de stationnement, voies de circulation… depuis l'après guerre, la voiture régnait en maître dans l'espace extérieur, bannissant même les enfants des rues pour des raisons sécuritaires. L'une des grandes surprises de la pandémie est qu'elle a contribué à restituer aux humains la place que les véhicules leur avait ravie.  

 

Hiver comme été, qu’il pleuve ou qu’il vente, pas une semaine se passe à Laymont, sans que la classe ne soit invitée à se produire en plein air. Une innovation qui découle de la décision de la communauté de communes du Savès, en octobre 2020, de rejoindre le projet « Grandir dehors. » L’école de Laymont, petite commune de 220 habitants, fait partie des quatre établissements à se lancer dans l’aventure. « Il n’y a pas de règles prédéfinies : les enfants sortent pour une demi-journée ou une journée, pour faire cours ou pour planter des arbres, étudier la nature, etc. », raconte Fabien Escalas, maire du village. Une ouverture sur l’extérieur possible car tout le monde joue le jeu : un sponsor a fourni des vêtements de pluie, la mairie met à disposition les équipements publics, les parents accompagnent les sorties, des associations participent aux activités. De leur côté, les enfants saluent l’initiative.

« Depuis que l’on systématise les sorties, ils sont de plus en plus nombreux à s’inscrire à l’ALAE, l’accueil de loisirs associé à l’école. » Et si les enfants ne demandaient qu’une chose, se déconfiner ?

 

« Faire ressortir les enfants est une priorité, y compris en milieu rural. Toutes les études montrent que les enfants sortent de moins en moins, du fait notamment de la part croissante des écrans dans leur emploi du temps. Dans mon enfance, mes parents se battaient pour que je rentre à la maison. Le phénomène s’est inversé : désormais, les parents ont toutes les peines du monde à « arracher » les enfants de leurs écrans.

C’est vrai ici aussi, à Laymont : nous avons été la première commune du Gers à obtenir la fibre optique… L’enjeu de reconnexion des enfants à la nature, à l’espace extérieur nous concerne donc au même titre qu’en milieu urbain. On peut très bien vivre dans un cadre privilégié, magnifique et ne pas y prêter attention. Sur ce plan, la crise sanitaire a joué un effet positif car elle a amené les habitants à réouvrir les yeux sur les richesses de notre territoire. Nous n’avons jamais autant marché que maintenant ! »

 

Fabien Escalas, Maire de Laymont

La crise du Covid aura consacré les terrasses des cafés et des restaurants. Les pouvoirs publics ont misé sur elles lors des déconfinements, considérant que les risques de contamination étaient minorés à l’air libre. Et pour rendre possible la distanciation sociale, la plupart des villes ont conjugué création, extension des terrasses et exonération des droits.

Ces terrasses éphémères vont-elles perdurer après la pandémie ? Probablement. Paris a montré l’exemple en juin dernier en décrétant qu’elles deviendront estivales et seront donc pérennisées.

Cette extension des terrasses peut entraîner des conflits d’usage. Les terrasses empiètent sur les places de stationnement. Cela va dans le sens de l’histoire, mais les habitants ne sont pas toujours d’accord avec ce point de vue. Par ailleurs, ils peuvent se trouver gênés par le bruit des terrasses à l’heure de l’apéro. Enfin, les terrasses peuvent compliquer la circulation des personnes en situation de handicap. Comment prévenir ces conflits ? Strasbourg, qui est très bien pourvue en terrasses (600 au total, dont la moitié dans le centre-ville), montre la voie. Elle a pris les devants quelques jours avant l’ouverture des terrasses, au printemps dernier, pour annoncer la création d’une commission terrasse chargée d’étudier les demandes d’autorisation et d’extension. Celle-ci inclut toutes les parties prenantes, dont les riverains et des représentants de personnes en situation de handicap. Parallèlement, une brigade d’agents de surveillance de la voie publique a été créée pour faire appliquer les règles et éviter les débordements.

Deux initiatives inspirantes pour les villes tentées par la pérennisation des terrasses éphémères…

 

« L’enjeu est d’avoir un dispositif qui soit clair, dont les règles soient bien posées, pour tout le monde. Il est bien légitime qu’il y ait une extension des terrasses vu le contexte économique, mais il est tout aussi légitime que l’on soit attentif à un usage apaisé et équilibré de l’espace public. »

Jeanne Barseghian, Maire de Strasbourg

En 2014, Barcelone inventait le concept des superblocks, un nouveau modèle d’urbanisme qui vise à créer, au sein de la ville, des mini-quartiers où la circulation automobile est réservée aux résidents. Pour bien comprendre, il faut imaginer la ville comme un damier, une juxtaposition de carrés. À l’intérieur de chacun d’eux, peuvent circuler les résidents et les livreurs, à moins de 10 km/h. Les non- résidents, eux, sont cantonnés à la périphérie. La circulation est ainsi apaisée, les voies de circulation réduites et une partie de l’espace extérieur est réinvesti par les habitants. Le retrait des voitures libère en effet de la place pour des espaces verts, des bancs, les jeux des enfants, des commerces ou équipements publics.

Inspirée par ce modèle, l’équipe municipale de Lyon a commencé à réfléchir à sa transposition. L’idée est à la fois de prendre en compte ces logiques pour la transformation des quartiers existants et la conception de nouveaux quartiers. Une première réunion publique a notamment été réalisée pour présenter le modèle des superblocks aux habitants dans le cadre du projet de transformation du quartier du siège de la Métropole de Lyon, dans le 3e arrondissement.

 

« L’idée de s’inspirer des superblocks barcelonais a émergé pendant la campagne municipale,

lorsque nous avons réalisé un benchmark des différentes expériences internationales d’apaisement de la ville et de reconquête de l’espace public par rapport à la voiture. La démarche de Barcelone est intéressante, car elle part de l’existant

(le plan quadrillé, orthogonal imaginé par Cerdà en 1860, au départ pour faciliter la circulation des voitures) et parvient à le faire évoluer au profit des piétons et résidents. À Lyon, les solutions déployées différeront probablement en fonction des quartiers. Le 6e arrondissement, très rectiligne, semble compatible avec le concept des superblocks ; d’autres quartiers nécessiteront des aménagements. L’idée n’est pas de plaquer le modèle de Barcelone mais d’imaginer un modèle de superblocks à la lyonnaise, adapté à chaque quartier, en concertation avec les habitants. »

 

Valentin Lungenstrass, Adjoint au maire de Lyon, en charge de la mobilité

 Jusqu’ici, Étel était surtout connu des cruciverbistes et des contemporains d’Alain Bombard. « Étel, c’est

« Petit port de pêche en quatre lettres »! » s’amuse Guy Hercend, maire de la ville. C’est aussi l’endroit qu’a choisi en octobre 1958 Alain Bombard pour tester son radeau de sauvetage dans des conditions extrêmes. Neuf hommes périrent, dont huit étellois.

Depuis deux ans, plus joyeusement, le lieu est prisé des camping-caristes, suite à la décision du maire de l’ouvrir toute l’année. « Le responsable du camping me l’a proposé, et j’ai trouvé que c’était une bonne idée. Il y a aujourd’hui un tel engouement autour des camping-cars, avec notamment l’arrivée de nouveaux adeptes convertis à la faveur du Covid, que cela nous a semblé valoir le coup. »

Dans le passé, le camping fermait ses portes en octobre, il est désormais ouvert 365 jours sur 365. Une affaire rentable pour la commune… « Avec ses 250 emplacements, dont la moitié était déjà occupés en mars, il génère un chiffre d’affaires de 500 000 euros, dont250 000 pour la commune », précise Guy Hercend. À l’heure où beaucoup de municipalités confient la gestion des campings municipaux à des délégations de service public, Guy Hercend repousse cette éventualité. « Cela se traduit en général par une flambée des prix. Certes, nous sommes sollicités par des entreprises du privé qui souhaitent reprendre le camping, mais nous y résistons : le camping a un rôle social, il faut le préserver. »

L’ouverture du camping toute l’année présente aussi d’autres avantages : il génère de l’emploi (quatre personnes en haute saison), soutient l’activité du commerce et des services, mais permet aussi de lutter contre l’occupation sauvage des campings-cars.

« Pour beaucoup de municipalités situées dans des zones touristiques, ce stationnement sauvage est un vrai casse-tête. C’est très compliqué de faire respecter la loi et leur présence est source d’un certain nombre de nuisances et de conflits. Au lieu de les chasser, on les invite à rejoindre le camping. C’est beaucoup moins conflictuel. »

 

L’expérience du confinement et la réalité des inégalités de logement (il est plus facile d’être confiné lorsque l’on dispose d’une maison secondaire avec jardin qu’à cinq dans un T2) ont renforcé la prise de conscience des architectes et urbanistes de l’importance de l’espace extérieur. Certains allant jusqu’à réclamer la mise en place d’un droit au balcon, même pour les T1, dans les programmes neufs ou de réhabilitation de HLM.

Certaines collectivités ont pris de l’avance, comme Bordeaux Métropole, qui a suivi en 2016 les partis pris des architectes, pour le programme de réhabilitation de trois barres de logement social des années 60 dans le quartier du Grand Parc à Bordeaux.

Premier parti pris : réhabiliter les immeubles plutôt que de les détruire, comme cela se fait couramment. Le second : profiter de la réhabilitation pour augmenter la surface habitable en dotant les appartements d’un vaste jardin d’hiver. De très grande dimension (3 mètres de large à l’intérieur, un mètre à l’extérieur dans la partie balcon et une dizaine de mètres en longueur), celui-ci passe devant chaque pièce du logement. Les fenêtres sont remplacées par de grandes baies vitrées coulissantes qui annihilent la frontière entre l’intérieur et l’extérieur.

Une nouvelle configuration de l’espace qui change tout… Le jardin d’hiver apporte aux habitants air, lumière, ouverture et vue sur l’extérieur, mais aussi une forme de liberté. C’est un espace dont chacun peut inventer l’usage, en fonction de sa personnalité. Les uns y installent des plantes, d’autres y reçoivent, bricolent, font du sport. Un phénomène que les architectes constatent souvent avec les balcons : c’est l’endroit non fonctionnel où l’habitant amène toujours sa créativité, son inventivité.

La réhabilitation du Grand Parc a mobilisé 45 000 euros d’investissement par logement (à comparer avec un coût de démolition par logement d’environ 25 000 euros), sans augmentation de loyer pour les habitants.

 

Avec la crise sanitaire, certains architectes se sont prononcés en faveur d'une généralisation des espaces extérieurs privatifs. Colette Lebourdonnec et Nolwenn Dulieu, respectivement architecte et gérante de l'Atelier du Lieu à Nantes, reviennent sur l'histoire des balcons et expliquent leur caractère vital à l'époque actuelle.  

CNFPT : Colette Lebourdonnec, en pleine crise sanitaire, vous avez défendu dans le journal Socialter la notion de droit au balcon (*). Pourquoi cette prise de position ?
Colette Lebourdonnec :
Le confinement a rendu encore plus évident l'importance de l'espace privatif extérieur dans les immeubles collectifs. Du jour au lendemain, les habitants se sont retrouvés cloîtrés dans leur appartement, avec des autorisations de sortie drastiquement encadrées. En temps normal, nous compensons par les activités extérieures. Mais là, nous n'avions soudain plus d'échappatoire. 

Mais dans mon cas, cette préoccupation est antérieure à la crise sanitaire : j'ai réalisé mon mémoire de master sur le thème du "balcon et de son habitabilité dans la production du logement collectif contemporain".

Comment avez-vous été amenée à vous y intéresser ?
J'ai grandi en Bretagne Nord, dans le Trégor, et je me suis retrouvée à Nantes pour mes études, dans un appartement des années 70 sans espace extérieur. J'étouffais… Ce qui me manquait le plus, je crois, était l'impossibilité absolue d'aller dehors, de prendre l'air sans devoir prendre l'ascenseur et sortir. Et je me suis rendue compte que nous étions très nombreux à subir cet enfermement forcé en ville. Même si on bénéficie d'une grande baie vitrée, on ne peut pas s’exposer physiquement au dehors et cela change tout.

Pourquoi est-ce si vital ?
Nolwenn Dulieu : L'espace extérieur privatif permet de prendre l'air, comme le dit Colette, mais aussi d'avoir une vue ouverte sur l'extérieur, de toucher du végétal, de se nourrir éventuellement de ce que l'on y fait pousser. C'est toute la question du rapport à l'eau, à la terre, à l'air, fondamentale dans toutes les cultures. L'architecture japonaise, en avance sur ces questions, accorde une grande importance à l'ouverture du logement sur le paysage. En France, on a tendance à juger un ouvrage architectural essentiellement "du dehors" ; au Japon, l'intérieur prime et notamment la vue sur l'extérieur. On décide des ouvertures, des fenêtres en fonction du cadre de vue qu'elles proposent aux habitants.  

En zone urbaine, dense, ces questions sont vitales. La densité n'est supportable que si l'on offre, à côté, un espace de liberté. Le balcon, la terrasse, la loggia, le jardin d'hiver ou le rez-de-jardin, ne sont pas un luxe, c'est une nécessité.

Si l'on remonte dans l'histoire, quand sont apparus les espaces extérieurs privatifs ?
CL : Au moyen âge les maisons se sont dotées de petits édicules en bois, des "bretèches", qui jouaient aussi bien le rôle de poste de vigie que de latrines. A la Renaissance sont apparus les balcons d'apparat, de représentation. Le balcon permettait de se tenir en surplomb de la foule, de jouir d'un point de vue privilégié et d'affirmer sa supériorité. 

On retrouve cette logique dans les immeubles haussmanniens, avec le balcon au deuxième étage, celui des bourgeois ?
ND : Effectivement. A l'époque, il n'y a pas d'ascenseur. Le rez-de-chaussée est destiné aux boutiques, le 1er étage sert d'entresol aux commerçants. Les bourgeois habitent au deuxième étage, où l'on retrouve des balcons. Un autre balcon est installé au cinquième, plus pour des questions d'esthétique et d'harmonie de la façade.

CL : Les balcons ont mis d'autant plus de temps à se démocratiser qu'à partir de 1789 un impôt sur les portes et les fenêtres est institué. Les fenêtres deviennent petites, rares, et leur petite taille bannit les balcons. De leur côté, les bourgeois démultiplient les ouvertures pour afficher leur statut social. 

Le XXème siècle a-t-il modifié la donne ?
CL : En 1926, l'impôt sur les portes et fenêtres est levé. Et surtout, le mouvement de pensée autour de l'héliotropisme apparaît : on prend conscience des effets bénéfiques de l'air et du soleil pour soigner notamment la tuberculose. Les balcons et toits terrasse fleurissent en ville, notamment avec l'immeuble emblématique construit à Paris entre 1922 et 1927 par Henri Sauvage dans la rue des amiraux. Un glissement s'opère alors : on passe du balcon de représentation au balcon d'usage.

Qu'en est-il de l'époque récente ? Le droit au balcon s'est-il démocratisé, notamment dans les programmes neufs du logement social ?
ND : Dans le neuf, le droit au balcon est en quelque sorte acquis. Il est rare que l'on interdise aux architectes de le proposer. En revanche, nous sommes très contraints dans le choix des matériaux, pour des raisons budgétaires et dans leurs dimensions.
Les bailleurs ne peuvent en effet pas louer un appartement avec une terrasse supérieure à 9m2. Ils limitent donc les balcons à cette taille. Sur l'un de nos projets, notre agence avait conçu de très beaux toits terrasses avec vue sur la cathédrale de Nantes. La partie toit terrasse est restée inutilisée et les locataires n'ont accès qu'à une terrasse de 9 m2. C'était frustrant…

Et pour la réhabilitation des logements ?  Est-il facile de convaincre les bailleurs sociaux d'ajouter des balcons ?
CL : C'est là où il existe une grande marge de progression. Dans l'ensemble, c'est très compliqué, pour des raisons budgétaires. Ajouter un balcon suppose de renforcer la structure existante pour l'accrocher, de casser l'allège du vitrage, de mettre une nouvelle fenêtre, travailler l'étanchéité, éventuellement désamianter. Cela a un coût. Les bailleurs sociaux sont contraints budgétairement et privilégient l'urgence, qui est de rendre les logements sains, aux normes, etc. 

C'est d'autant plus dommage que d'une certaine manière, on "rate le coche". Aujourd'hui, beaucoup d'immeubles construits dans les années 70 ou 80 font l'objet d'une rénovation thermique. L'idéal serait qu'on étudie la question de l'ajout d'un espace extérieur privatif en même temps. Les futurs travaux n'auront lieu que dans 15 ou 20 ans… Peut-être que d'ici-là, le "droit au balcon" sera rentré dans les mœurs, que la crise sanitaire aura fait évoluer les esprits ? 

Y-a-t-il néanmoins des contre-exemples ? Des réhabilitations accompagnées d'ajouts de balcons ? 
ND : Certains bailleurs sociaux ont une vraie réflexion sur le sujet et innovent. Nous avons eu la chance de travailler il y a quelques années sur le quartier de la Bouletterie, à l'Ouest de Saint Nazaire avec l'OPH Silène. Sur cet ensemble construit à la fin des années 60, il existait déjà des balcons, mais pas partout. Il n'y en avait pas notamment sur les pignons, où l'on retrouvait des appartements avec des familles nombreuses qui étouffaient dans des petits salons.
Nous avons réussi à ajouter à ces appartements des balcons d'hiver (la fameuse "pièce en plus" qui prolonge le séjour), donnant sur un balcon. L'idée était d'apaiser l'ambiance en donnant à chacun, parents et enfants, la possibilité de souffler.
Sur ce projet, comme pour tous nos projets - c'est la marque de fabrique de l'Atelier du lieu- nous avons travaillé avec les habitants pour prendre en compte leurs usages et attentes. Nous sommes très influencés par des approches comme celle de Lucien Kroll, pionnier belge de l'architecture participative. Certains habitants nous ont par exemple dit qu'ils n'osaient pas mettre leur linge au balcon, pour ne pas les exposer aux regards des voisins, nous avons donc renforcé l'intimité des balcons, en jouant sur des éléments opaques. 

Ce genre de démarche de la part d'un bailleur est assez rare ?
ND : Silène était convaincu de l'intérêt de cette approche. Par ailleurs, il existait déjà des balcons sur ce projet, ce qui facilite les choses. Lors d'une rénovation thermique, le mur s'épaissit et les petits balcons deviennent encore plus petits. Du coup l'architecte peut proposer leur extension ou la création de nouveaux espaces extérieurs. Mais quand il n'y a aucun balcon existant, c'est plus difficile.

L'espace extérieur est-il un domaine de forte innovation et de créativité pour les architectes ? 
CL : Depuis les années 2000, c'est un nouveau terrain de jeu pour les architectes. A l'intérieur, les logements sont devenus en effet très normés. Un T2 ou un T3 doit obligatoirement faire telle ou telle dimension, etc. La créativité est donc bridée à l'intérieur. Les architectes se tournent donc vers l'extérieur pour s'exprimer, tester des formes, des matériaux. 

Il y a eu beaucoup d'expérimentations, le risque étant parfois de frôler le "gadget", la fausse bonne idée, et de passer à côté des réelles attentes des habitants.  On a pu ainsi voir des projets de végétalisation avec des bambous, qui devenaient tellement immenses que la lumière ne filtrait plus dans l'appartement. Il faut veiller à ce que les projets ne soient pas en décalage avec les pratiques et aspirations des habitants. D'où l'intérêt de la concertation avec les habitants.

Quelles sont à l'inverse les innovations qui fonctionnent bien ?
CL : A l'Atelier du Lieu, nous aimons installer des placards sur les espaces extérieurs. Cela évite l'accumulation d'objets qui obstruent le balcon et c'est très apprécié par les habitants. Les appartements sont exigus, les programmes immobiliers prévoient de moins en moins, pour des raisons d'économie, des caves et les habitants ont de sérieux problèmes de rangement. Les placards extérieurs permettent donc au balcon de rester un espace de vie plutôt qu'un espace de stockage sauvage.

Qu'est-ce qu'un espace extérieur réussi ?
CL : Si l'on voit apparaître, par exemple, des cannisses, des plaques en bois ou en PVC au balcon, c'est un échec. Ce n'est pas esthétique, cela dévalorise la façade et cela veut dire que l'architecte n'a pas su préserver l'intimité du balcon. Un espace extérieur réussi est un espace que l'habitant s'approprie, en  inventant son usage. 

ND : C'est toujours intéressant de voir la façon dont ces espaces sont investis. Sur le projet du quartier de la Bouletterie, à Saint Nazaire, les jardins d'hiver se sont transformés en atelier de bricolage, en jungle intérieure ou en espace design minimaliste… L'espace extérieur est l'endroit où l'habitant exprime le plus librement sa singularité. C'est un espace intermédiaire, inspirant, où l'on sort de la logique purement fonctionnelle. 

La crise sanitaire va-t-elle accélérer la prise de conscience de l'importance des espaces extérieurs ?
ND : J'espère ! Avec le télétravail, l'habitat va devenir un lieu où l'on passe beaucoup plus de temps. Si l'on ne veut pas devenir complétement fous, il faut que les appartements permettent de sentir l'air, le vent, la pluie, le soleil, la terre. Il faut réinventer la datcha, à domicile et dans nos villes !

* socialter.fr/article/droit-au-balcon