La lecture, grande cause nationale : une opportunité pour les collectivités

Depuis l’été 2021, et ce durant un an, la promotion du livre à destination des jeunes va faire l’objet d’une campagne médiatique étatique. Si la période est l’occasion de réfléchir à des politiques locales plus dynamiques, les plans d’action départementaux et les initiatives originales des municipalités sont déjà nombreux.

Depuis l’été 2021, et ce durant un an, la promotion du livre à destination des jeunes va faire l’objet d’une campagne médiatique étatique. Si la période est l’occasion de réfléchir à des politiques locales plus dynamiques, les plans d’action départementaux et les initiatives originales des municipalités sont déjà nombreux.

Le constat est alarmant : selon une étude réalisée en 2016 pour le Centre national du livre, les jeunes lisent en moyenne 3 heures par semaine, contre 7h30 consacrés à la télévision et 8 à Internet. Et il n’est pas sûr que les choses aient évolué dans un sens contraire depuis. Conscient de cette désaffection, Emmanuel Macron a décrété le 17 juin dernier la lecture Grande cause nationale et ce pendant un an. Le gouvernement s’engage ainsi à « revitaliser la relation qu’entretiennent les jeunes générations avec le livre ». Ce label gouvernemental consiste essentiellement en une campagne d’intérêt public inspirée par des collectifs sélectionnés sur appel à projets. Les lauréats peuvent donner de la visibilité à leur cause grâce à l'obtention de diffusions gratuites de messages sur les médias publics. Les principaux acteurs œuvrant pour la promotion de la lecture (bibliothécaires, libraires, éditeurs, associations...) ont déposé dès juillet un dossier commun baptisé "Alliance pour la lecture". 

 

Si l’Etat est à la manœuvre pour cette Grande cause nationale, les collectivités locales sont en temps normal les acteurs publics de terrain pour promouvoir la lecture au travers bien évidemment des écoles, collèges et lycées mais aussi grâce aux bibliothèques municipales. Celles-ci sont un service de la commune ou de l’intercommunalité, dont elles dépendent sur le plan budgétaire. Elles sont rattachées à la direction de la culture, même si elles jouissent en pratique d’une grande autonomie. La lecture publique ne fait pas partie des compétences obligatoires de la commune mais rien n’empêche l’équipe municipale de s’emparer du sujet. Elle constitue de toute façon le cœur de métier d’une bibliothèque. « Les collectivités locales font déjà beaucoup de choses pour promouvoir la lecture. A travers les bibliothèques, elles proposent des médiations, des points-lecture, des animations, des jeux, des spectacles dans leurs locaux mais aussi hors-les-murs », explique Malik Diallo, directeur des bibliothèques municipales de Rennes et président de l’Association des directeurs/rices des bibliothèques municipales et groupements intercommunaux des villes de France. La lecture publique est, quant à elle, une compétence culturelle du département, dont la mission est d’aider les bibliothèques en zone rurale (voir interview Cécile Méneghin). Preuve que les territoires sont la cheville ouvrière en ce domaine, le gouvernement a mis en place en 2010 les Contrats territoire-lecture (CTL), qui permettent d'initier des partenariats entre les collectivités et l’État autour de projets de développement. Fin 2020, 179 CTL étaient déployés sur le territoire.  

 

Le but, c’est d’associer l’ensemble des élus et des directions des municipalités. Pas seulement celle de la culture d’ailleurs car la lecture est aussi un outil social. 

Malik Diallo, directeur des bibliothèques municipales de Rennes

Si l’essentiel de la Grande cause consistera en une campagne de communication, elle sera aussi l’occasion pour les bibliothécaires d’attirer l’attention des élus et des directions des affaires culturelles sur leur travail et de les inciter à mener une politique volontariste en faveur de la lecture. Elle peut être aussi l’occasion pour ces acteurs de débattre du sujet et de mettre en place de nouvelles initiatives. « La Grande cause a déjà permis de fédérer un grand nombre d’acteurs, d’enclencher une dynamique en termes d’identification des besoins, de partage d’expériences. Le but, c’est enfin d’associer l’ensemble des élus et des directions des municipalités. Pas seulement celle de la culture d’ailleurs car la lecture est aussi un outil social. La mairie peut, dans le cadre de la Grande cause, organiser des évènements mais elle ne doit pas s’enfermer dans cette logique. Elle doit surtout miser sur les acteurs de fond », précise Malik Diallo. 

Le fait que la lecture de livres soit déclarée Grande cause nationale ne doit pas non plus faire perdre de vue qu’il n’existe pas une mais des lectures. « Le gouvernement en donne une définition restrictive, à savoir le livre imprimé ou sa reproduction numérique. Or il existe une multiplicité d’autres lectures – pratique, informative, de communication – sur des supports très différents », estime Claude Poissenot, sociologue, enseignant-chercheur à l'IUT "Métiers du livre" de Nancy. Les bibliothèques suivent d’ailleurs ce mouvement en proposant de nouveaux services et de nouveaux modes de lectures, sur des ordinateurs, des tablettes ou avec des livres électroniques ou audios.

A travers des plans pluriannuels, les bibliothèques départementales sont là pour aider les bibliothèques de communes rurales, ainsi que nous l’explique la co-présidente de l’Association des bibliothécaires départementaux, Céline Meneghin, directrice adjointe à la lecture publique de Loir-et-Cher.

Quel est le rôle du département en matière de lecture publique ?

Depuis 1986, la promotion de la lecture fait partie des compétences culturelles du département. Notre rôle est précisément d’accompagner les bibliothèques municipales et intercommunales des communes de moins de 10 000 habitants. En pratique, ce sont celles du milieu rural. Le but est que les personnes éloignées des centres urbains – et donc des lieux culturels – puissent avoir accès à une offre de qualité et de proximité. Cela représente un champ important dans beaucoup de départements français. Dans le Loir-et-Cher, cela concerne 130 bibliothèques qui vont de la médiathèque à des points-lecture gérés par des bénévoles dans les petits villages, avec souvent des horaires d’ouverture limités. Le premier instrument que nous mettons à leur disposition, c’est l’apport des collections. Avant, nous étions identifiés avec nos "Bibliobus" puis le réseau s’est structuré avec d’autres moyens d’acheminement. A présent, les réservations des bibliothèques sont faites en ligne. Nous accompagnons aussi le développement des bibliothèques, leur création, leur rénovation, leur extension, y compris avec des aides financières. Le département du Loir-et-Cher s’est ainsi doté d’un plan en faveur de la lecture publique sur la période 2019-2026, qui lui a permis de renforcer les aides financières. Ce plan offre aussi une palette d’animations – ateliers, rencontres avec des auteurs, lectures à voix haute, accompagnement au numérique, partenariats avec le champ social et le champ éducatif – car une bibliothèque doit être un lieu de vie. La formation est également l’une de nos compétences et un champ d’intervention essentiel, en particulier auprès des bénévoles qui représentent 85 % des bibliothécaires en zone rurale. C’est indispensable car le métier et les techniques ont beaucoup évolué notamment avec le numérique. Ainsi, depuis 2018, les livres électroniques peuvent être empruntés de la même manière que les livres papier dans les bibliothèques du Loir-et-Cher. Et ce mode de lecture a connu un développement important pendant le confinement. 

Le gouvernement a déclaré la lecture de livres pour les jeunes Grande cause nationale jusqu’à l’été 2022. Qu’en pensez-vous ?

C’est extrêmement positif car cela va permettre de mettre en avant les bibliothèques et toutes les actions qu’elles mettent en place, mais il ne faut pas oublier que les bibliothèques ne sont pas liées à un seul support. Nous développons d’autres outils et services à destination des jeunes pour les amener à la lecture : ordinateur, tablettes, jeux vidéo, jeux de société, ateliers de création numérique (FabLab)... Nous n’opposons pas écran et lecture, tout est question d’équilibre dans les usages. Et nous avons aussi des propositions de livres très différentes. Chacun y trouve ce qu’il souhaite, par exemple des mangas, de la littérature ado et jeunes adultes...

Comment travaillez-vous avec les élus ?

Toutes nos actions sont soutenues par notre collectivité locale. Les élus départementaux sont partie prenante du plan départemental. Et les élus communaux et intercommunaux sont nos interlocuteurs quotidiens. Sans une volonté politique locale et une équipe de professionnels ou de bénévoles investie, on ne peut pas faire grand-chose. Ils sont plus ou moins moteurs. Nous faisons avec les collègues du réseau de lecture publique un travail quotidien, de terrain, important sur le plan social dans les villages où les bibliothèques sont souvent les seuls lieux ouverts à tous, et peut-être que les certains élus n’ont pas toujours conscience de tout le potentiel de leur bibliothèque. Grâce à cette Grande cause nationale et la mise en avant des bibliothèques ces communes et leurs habitants pourront en prendre conscience.

 

 

La Médiathèque-Estaminet, dans le Pas-de-Calais, a réussi le pari de faire rentrer dans la médiathèque des publics qui n'avait pas l'habitude de la fréquenter.

Situé dans le département du Pas-de-Calais, Grenay (6 700 habitants) est une des villes les plus pauvres de France. D’où la volonté de cette municipalité d’ouvrir en 2015 une médiathèque qui se veut la plus ouverte possible. Première idée forte : installer à l’intérieur même du bâtiment un estaminet, ces cafés du nord de la France. Autre trouvaille : y localiser les services liés à la Petite Enfance, l’Enfance et la Jeunesse. Enfin, les horaires d’ouverture sont très larges, puisque la médiathèque fonctionne 53 heures par semaine en autonomie et 44 h encadrée. « La stratégie a été de permettre à des publics qui n’ont pas l’habitude de rentrer dans une médiathèque, en particulier ceux socialement défavorisés, d’y venir. Et cela même s’ils n’ont pas dans l’idée d’emprunter un livre ! Pour ces personnes, l’accès aux collections est favorisé puisque la bibliothèque est un lieu ouvert. Dès l’accueil, le visiteur est d’ailleurs accueilli par les rayonnages de livres, car tout est mis sur roulettes », explique Ali Boukacem, directeur général des services également directeur de la culture. Cette médiathèque, qui se veut un tiers-lieu avec la mise en place en 2019 de l’aventure Micro Folies (musée numérique, Fab Lab, ateliers…) a acquis une réputation nationale. Elle a reçu deux prix du magazine Livres Hebdo en 2015 et 2019 et a tout récemment été reconnu par l’Agence nationale de la cohésion des territoires "Lieu de fabrique des territoires". « Et pour aller chercher les jeunes à l’extérieur de la médiathèque, nous avons installé un tiers-lieu mobile dans une roulotte « En rouge pour »  avec une scène », indique le directeur. « On l’installe devant les écoles, ce qui nous permet de déployer les collections et d’avoir une proximité avec les publics.»

La médiathèque de Vaulx-en-Velin a été pensée dans une démarche de co-construction qui a donné lieu à un projet d’envergure, à la fois culturel, éducatif et social.

La lecture publique en direction des jeunes des quartiers constitue un enjeu immense pour la mairie de Vaulx-en-Velin (Rhône). Composée à 90 % de logements sociaux, cette ville de 50 0000 habitants compte 48 % de moins de 29 ans. Située dans le quartier du Mas du Taureaux, la future médiathèque (elle ouvrira ses portes début 2022) se doit d’être un outil social. Conçu par le célèbre architecte Rudy Ricciotti, l’équipement de 2 500 m² a été pensé pour répondre à la demande des jeunes. « Lors d’une phase de concertation préalable, environ 500 collégiens, lycéens et étudiants ont été interrogés. Il en ressort qu’ils attendent des ressources qui correspondent à leurs pratiques. Nous avons ainsi prévu de multiplier par trois les mangas et d’avoir plus de romans « young adults ». Nous avons aussi des ressources numériques. La réalité est que la demande en livres est peu importante, mais tous ces espaces de jeux vidéo, d’audiovisuel ou d’écoute de musique sont dans le même espace que les collections. Nous faisons le pari que les bibliothécaires, notamment à travers des animations, pourront leur faire découvrir des livres », explique Valérie Brujas, chargée de mission de la ville. La médiathèque a aussi intégré un centre social avec un Pôle jeunesse, une cuisine et un snack dans lesquels des livres seront mis à disposition. « L’idée est de créer un lieu hybride avec des temporalités plurielles, où l’on pourra créer des parcours », note Valérie Brujas. Et pour faire venir les jeunes, les centres sociaux vont nommer 40 ambassadeurs chargés de faire découvrir la bibliothèque mais également de mieux identifier ce que les jeunes attendent de la médiathèque.