Penser la ville à hauteur d’enfants

40 ans après le premier conseil municipal des enfants, à Schiltigheim, la prise en compte de la parole de l’enfant dans les politiques publiques a fait son chemin. Le réseau Villes Amiens des Enfants, créé par l’Unicef, réunit aujourd’hui 245 villes, 16 intercommunalités et 4 départements. La démocratie participative passe désormais par eux : les enfants sont intégrés dans les démarches de concertation pour les aménagements qui les concernent, comme les cours d’écoles, les parcs, les espaces de jeu. Parallèlement, les villes sont de plus en plus nombreuses à souhaiter rendre la ville plus habitable pour eux, à vouloir leur rendre une partie de l’espace public que la voiture leur a pris : rues piétonnes aux abords des écoles, rues aux enfants. Certaines équipes municipales comme celle de Lille, en ont même fait le cœur de leur action, en déclarant vouloir créer une « ville à hauteur d’enfants. » Un enjeu majeur, pour toutes les générations. Une « ville à hauteur d’enfants » est une ville pour tous : apaisée, verdoyante, accessible. Tout le monde y gagnera.

Comment rendre la ville plus hospitalière pour les enfants et en faire à nouveau un lieu d'expérimentation, d'exploration et d'apprentissage, pour qu'ils puissent plus et mieux se l’approprier ? Plusieurs villes ont commencé à s'attaquer sérieusement à la question.

Tenons-le nous pour dit, les enfants ne sont pas les "grands oubliés" de la fabrique de la ville. Depuis des décennies, beaucoup d'argent public a été investi pour leur aménager des aires de jeux dédiées, de plus en plus sécurisées, garnis de sols mous limitant au maximum le risque d'accident. Mais à l'instar de ces parents qui croient bien faire mais passent parfois à côté des besoins essentiels des enfants, les sociétés occidentales ont peut-être failli.

Il y a 40 ans, l'espace public était partagé par toutes les générations. La rue était pour les enfants un champ d'expérimentation de la vie, de l'autonomie, de sociabilisation et de rencontres intergénérationnelles et inter sociales. Progressivement, ces derniers ont été évincés des espaces publics, qu'ils fréquentent désormais "sans escorte" beaucoup plus tardivement que les générations précédentes. Il leur faut le plus souvent attendre l'entrée au collège pour gagner le droit de sortir dehors tout seul. Parallèlement, les enfants ont été cantonnés à des lieux spécialement créés pour eux, aires de jeux équipés de ces inévitables toboggans ou chevaux à bascule… Espaces où les usages sont pensés par les aménageurs et assez peu laissés à la créativité des enfants et au jeu libre.

Les intentions étaient louables (protéger les enfants, créer des lieux ad hoc pour eux, etc.), mais beaucoup de voix s'élèvent aujourd'hui pour remettre en cause ces modèles d'aménagement des villes. L'enfant a-t-il besoin de parcs dédiés, oasis réservés à l'enfance, dans une ville globalement inhospitalière, agressive, sonore, envahie par les voitures ? Ou a-t-il au contraire besoin pour grandir de sortir progressivement de la sphère privée, pour découvrir le monde, l'expérimenter et gagner pas à pas en autonomie ?

En d'autres termes, est-ce la ville entière qu'il faut penser à hauteur d'enfant, et non pas seulement quelques équipements exclusivement dédiés à l'enfance ?

Alors que beaucoup de sociologues, géographes, pointent la montée en puissance du phénomène des "indoor children" (voir interview de Clément Rivière, sociologue), aggravé par l'essor du numérique, un certain nombre de villes ont décidé récemment de "renverser la vapeur" et de repenser la ville à hauteur d'enfants. Lyon, Lille, Rennes, Grenoble s'entourent désormais de conseillers et délégués "ville à hauteur d'enfant", ou "ville à taille d'enfant". Leur mission ? Prendre en compte les intérêts des plus jeunes dans les réaménagements de l'espace public (aires de jeux, mais aussi voiries, cheminements, équipements publics, cours de récréation) et les faire participer aux décisions et projets.

Une démarche qui, si elle prend de l'ampleur, est de nature à transformer le visage des villes. Fini le temps où les automobilistes faisaient la loi et occupaient la majorité de l'espace public. A l'instar de Lyon, beaucoup de collectivités expérimentent "rues scolaires", ou "rues aux enfants", piétonnisées à certains moments de la journée pour que les enfants puissent y jouer, y faire des activités et s'y retrouver. D'autres généralisent les zones 30, conscients qu'une ville apaisée sera une ville plus agréable pour les enfants.

Autre sujet important, l'évolution des aires de jeux, parcs et cours d'école. Une nouvelle génération de lieux se dessine, qui favorise la créativité et le jeu libre. L'idée est de ne pas "enfermer" l'enfant dans ses pratiques, par exemple avec des jeux comme des toboggans ou des balançoires, mais de lui donner un territoire à explorer avec des matériaux et décors naturels : une mini-forêt, un ruisseau, des ponts à fabriquer, des poules à nourrir, des jeux à inventer, etc.

Derrière toutes ces approches, c'est une vision globale de l'approche éducative qui se dessine : l'espace public, la rue, les parc participent autant à l'éducation et à l'apprentissage de l'enfant que ce qui se passe dans les murs d'école. Leur succès dépend donc en grande partie de la coordination entre les différents services de la ville, et avec les partenaires éducatifs. D'où l'intérêt d'avoir des délégations "ville à hauteur d'enfant", pour mettre du lien, et infuser l'approche…

En 1979, l’ONU inaugure la première année internationale des droits de l’enfant. L’équipe d’Alfred Muller, maire de Schiltigheim, souhaite marquer le coup : un conseil municipal des enfants (CME) est créé. Au départ provisoire, il est maintenu. « Les enfants n’avaient pas envie que cela s’arrête, on les a écoutés », explique Joëlle Gerber, cheffe du service enfant jeunesse. Schiltigheim devient la première ville française à avoir un CME pérenne.
À l’heure d’Internet, où il existe d’autres outils de prise en compte du point de vue de l’enfant, certains s’interrogent sur sa nécessité. « Ce n’est peut-être plus le seul outil, mais il est irremplaçable », note Joëlle Gerber. À Schiltigheim, tout le monde mesure la perte que cela serait. « Le CME « rayonne » sur toute la vie municipale. Les enfants amènent les élues et élus à voir les choses autrement. Ils apportent la fraîcheur de leur regard et ont une capacité inégalée à agir positivement. » Les enfants ont ainsi été à l’initiative de « jardiniers du cœur », de kermesses solidaires, d’une chasse au trésor destinée à identifier tous les problèmes d’accessibilité dans la ville, etc. Des projets toujours généreux…

" Toutes les générations d’enfants qui ont fait partie du conseil municipal enfants ont été marquées à vie par cette expérience. Cela leur a donné confiance en eux, a réveillé leur potentiel altruiste. Adultes, certains se sont tournés vers le bénévolat, d’autres se sont investis dans la vie publique : l’une des adjointes au maire, Sophie Mehmanpazir, a fait partie du premier CME. Cette aventure les aide à penser « collectif », à se connecter à la question publique, à comprendre les contraintes des projets, budgétaires et réglementaires, etc. Cette connexion à la ville, dans des aspects concrets, en mode actif, est très importante. On le voit avec la crise sanitaire : les enfants souffrent d’un trop-plein de numérique, ils ont envie d’autre chose, d’être acteurs dans un monde réel. Cette pandémie nous fait prendre conscience de l’importance de ce type de démarche. "

Joëlle Gerber, Cheffe du service Enfant jeunesse.

Piétonniser les rues aux abords des écoles, pour les sécuriser, améliorer la qualité de l’air et donner aux enfants un nouvel espace à investir… L’idée gagne du terrain à Lyon. Dès la rentrée scolaire 2020, une première série de Piétonnisation a eu lieu auprès de 12 écoles, dont l’école primaire Gilbert Dru. Une opération menée tambour battant, à la surprise de son directeur, Allan Maria. « J’ai été informé quelques jours avant la rentrée par l’inspecteur de l’éducation nationale. Le jour de la rentrée, les deux barrières étaient posées sur le tronçon de la rue qui fait face à l’école. » Au début de la piétonnisation, les enfants gardaient leurs habitudes et continuaient à marcher sur le trottoir. Puis, imperceptiblement, ils se sont appropriés ce nouvel espace. Sur 216 élèves qui ont répondu à l’enquête construite conjointement par la ville et l’école, 78% trouvent qu’il y a un net progrès et se disent plus rassurés pour venir à pied ou à vélo.
L’impact sur la pollution n’est en revanche pas avéré. « La portion de rue piétonnisée n’est pas assez grande pour cela. » Le sujet est pourtant sensible à Lyon, où la cour d’une école construite à l’entrée du tunnel de la Croix Rousse, a été fermée au printemps 2020 pour pics de dioxyde d’azote. L’opération s’accompagne d’une démarche de co-construction avec les enfants pour imaginer les usages et l’aménagement de cette portion de rue. Invités à s’exprimer, les plus jeunes ont mis en avant leur souhait d’y jouer, mais aussi d’y retrouver davantage de nature… comme si le confinement avait exacerbé ce désir. Les plus âgés, pour lesquels les relations sociales prennent davantage d’importance, ont imaginé des espaces où ils pouvaient se retrouver entre eux après l’école. 

" Si l’on associe les enfants à la construction d’un espace public, ils en prendront davantage soin après."

Allan Maria, Directeur de l’école Gilbert Dru, à Lyon.

« Et toi, tu fais quoi ? » : c’est le nom donné par le Conseil départemental juniors (CDJ) de la Moselle pour sa campagne de lutte contre le harcèlement initiée, conçue et réalisée de A jusqu’à Z par les jeunes conseillères et conseillers. Pour mener à bien ce projet, ils ont pris le temps de consulter les associations en charge de ces questions, ont noué des contacts avec des homologues d’un parlement des jeunes belge. Ils se sont documentés, ont compris que dans une situation de harcèlement, il y avait souvent trois personnes : celui qui harcèle, celui qui est harcelé et celui qui est témoin mais ne réagit pas. Un constat qui les a poussés à construire la campagne pour que chacun ait les armes de dire non.
La campagne s’est ouverte en septembre 2020 par la diffusion sur les réseaux sociaux du film « La spirale infernale » réalisé par les jeunes et un appel à concours. Les jeunes étaient invités à poster leurs propres vidéos de fiction, chant, ou danse sur ce thème. Une deuxième étape s’est ouverte depuis : générer des rencontres avec les partenaires de l’action sociale autour de ces vidéos et créer une émission hebdomadaire sur leur chaîne youtube. Le confinement a freiné les initiatives, mais pas le désir des jeunes d’aller jusqu’au bout du projet.

" Le harcèlement est une vraie préoccupation pour les jeunes : tous les candidats à la présidence du Conseil départemental juniors, en 2018, l’avaient mis à leur programme, sans qu’ils se soient concertés. Cela ne nous a donc pas étonnés qu’ils s’emparent de cette question. L’initiative est née de leur insatisfaction vis-à-vis de la façon dont les adultes s’emparent de cette question. Ils ont pointé le fait que l’on se limite souvent au harcèlement scolaire, alors que le phénomène est beaucoup plus large, qu’il touche la rue, les réseaux sociaux, etc. Et aussi que le harceleur n’est pas toujours un enfant ou un jeune. Les conseillères et conseillers départementaux juniors avaient l’impression qu’à travers les campagnes de prévention ou les discours des médias, la jeunesse était souvent stigmatisée. C’est très important qu’ils portent eux-mêmes ce projet de campagne. C’était l’assurance que les jeunes ne soient pas en décalage avec le public visé, qu’ils touchent juste. "

Emmanuel Péché, Chef du service Jeunesse du département.

En 2001, le Conseil départemental de Seine-Saint Denis innove avec une structure unique en son genre : un service d’accueil de jour (SAJ) et de soutien à la parentalité. Son principe ? Des familles souffrant de troubles de parentalité s’engagent à venir passer une demi-journée par semaine avec d’autres familles, en présence d’une équipe pluri - disciplinaire, composée d’un éducateur spécialisé, éducateur de jeunes enfants, animateur, puéricultrice, assistante sociale, conseillère en économie sociale et familiale et psychologue. Les accueils se font avec des temps collectifs et/ou individuels, autour d’activités ludiques ou éducatives : temps festifs, repas, ateliers, sorties culturelles ou dans les parcs. Une buanderie est mise à disposition des familles notamment pour celles qui sont logées à l’hôtel. Une cuisine pour préparer les repas est également accessible aux familles qui le souhaitent.
À l’aide de professionnels, les familles peuvent apprendre au contact des autres, surmonter des difficultés familiales, se reconnecter au territoire, à ses ressources patrimoniales, culturelles ou sociales. « Chaque fois qu’il le faut, nous les orientons vers les acteurs sociaux, pour qu’ils se créent un réseau dans lequel ils pourront piocher après », note Rachid Taleb, responsable du SAJ de la Courneuve. Les parents ne viennent jamais de leur propre initiative. À chaque fois, un professionnel de l’enfance les envoie, parfois dans le cadre de l’Aide sociale à l’enfance et de la prévention d’un placement, mais pas toujours. « Tout est très transparent : le premier jour, je leur explique pourquoi ils ont été orientés par le professionnel et quel travail on peut faire ensemble. Si les parents sont d’accord pour venir au SAJ, nous passons un engagement moral. » Un interprète peut être présent, lorsqu’une famille d’origine étrangère n’appréhende pas la langue française dans toutes ses subtilités. « C’est important. Ils ont fait le premier pas, il faut aussi que nous, nous allions vers eux. »

Un tiers de la surface végétalisée, un tiers minéralisé, un tiers mixte… C’est le cocktail que la ville de Lille a retenu pour son programme de végétalisation de ses 79 cours d’école. On en voit le bout : à la rentrée 2021, 100% des cours auront été végétalisées. Le projet va au-delà de la végétalisation. La transformation des cours d’école vise deux autres objectifs : repenser l’espace pour favoriser le jeu libre et non genré, faire participer l’enfant à l’élaboration de la future cour d’école. « La végétalisation est mise au service de notre projet de ville à hauteur d’enfant », résume Charlotte Brun, 3e adjointe au maire chargée de la ville éducatrice et de la ville à hauteur d’enfant. Pour accompagner la mutation des cours, la ville s’appuie sur l’association Récréations Urbaines, créée par Céline Lecas, urbaniste spécialisée dans la participation citoyenne, et Clémentine Delval, architecte. Leur mission ? Réaliser un diagnostic des cours et un projet d’aménagement avec les enfants. « L’idée est que les enfants profitent d’une offre de jeu diversifiée, que chacun trouve sa place selon son humeur dans des zones différenciées. Qu’ils puissent courir, sauter, danser, observer des plantes et des animaux, etc. », explique Clémentine Delval. Les enfants donnent des idées, imaginent des petits jardins partagés, des cabanes en osier tressé, un jardin de pluie. Souvent, ils vont jusqu’à la maquette finale et leurs dessins, réinterprétés par les architectes-paysagistes, sont repris pour l’aménagement. « Ils sont pleins de bon sens et de solutions. Par exemple, dans une cour très exiguë, ce sont eux qui ont eu l’idée de limiter les jeux de ballons à un jour par semaine pour libérer l’espace pour d’autres activités », témoigne Clémentine Delval.

 

" Cette démarche nécessite aussi un peu de pédagogie auprès des adultes. Dans une cour végétalisée, on se salit plus. Au début, cela peut déstabiliser les familles."

Clémentine Delval, Architecte.

De plus en plus de collectivités s’intéressent à la place donnée à la participation des enfants dans la vie de la cité. Pour accompagner leurs réflexions, le CNFPT propose notamment une offre de services qui repose sur une meilleure connaissance des besoins fondamentaux et droits des enfants, et ce, dès le plus jeune âge.
Les nombreuses thématiques de stages permettent de travailler la posture des professionnels auprès des enfants confiés en accueil ordinaire ou en protection de l’enfance, l’écoute de la parole de l’enfant, le soutien à leur développement, le respect des besoins fondamentaux des enfants, l’apport des nouvelles recherches scientifiques, ou encore le soutien des compétences parentales et la participation des familles. Ainsi, l’offre de formation portant sur l’enfance s’articule avec les notions de « familles » et de « parentalité ». Le CNFPT propose également un itinéraire de formation à destination des agentes et des agents en charge des politiques éducation-enfance jeunesse dans les collectivités. Cet itinéraire apporte et renforce les compétences sur les enjeux des politiques publiques en matière d’éducation-enfance-jeunesse, la conduite de projet, le management et les relations partenariales.

Pour Clément Rivière, sociologue, l'un des enjeux majeurs des politiques publiques est de parvenir à renverser un phénomène apparu dans les années 80 : le repli sur la sphère privée et un usage beaucoup moins intensif des espaces publics par les enfants. Une évolution qui a des conséquences sur l'autonomie des enfants, leurs apprentissages et la mixité sociale. 

Est-il juste de parler de "recul" de la présence des enfants sans escorte parentale dans les espaces publics ?

Cela fait une trentaine d’années que des géographes s'intéressent à la question de l'enfant dans la ville. Il existe tout un ensemble de travaux sur des territoires variés, pour la plupart en Europe Occidentale, aux Etats-Unis, Canada, Australie et Nouvelle-Zélande.

Ces derniers mettent en lumière, à partir des années 80, une diminution de la présence des enfants dans les espaces publics, qui se manifeste à la fois par une durée d'usage qui se réduit (en l'absence d'adulte accompagnateur, les enfants sont moins longtemps dans des lieux publics) et par un périmètre d'exploration autonome de plus en plus restreint.

On constate certaines variations entre pays et régions ou entre l'urbain et le rural, mais la tendance de fond est palpable depuis les années 80 dans tous les pays occidentaux. Nous sommes passés d'une époque où la présence non supervisée des enfants dans les espaces publics allait de soi à une époque où ils ne peuvent plus les fréquenter que sous certaines conditions.  

Comment avez-vous été amené à vous intéresser à ces questions, en tant que sociologue ?

En 2014, j'ai soutenu ma thèse sur l'encadrement parental des pratiques urbaines des enfants en contexte de mixité sociale (*). Il ne s'agissait pas du tout d'une approche quantitative visant à mesurer l'ampleur du phénomène, mais d'explorer les subjectivités des parents, de recueillir à la fois leurs souvenirs d'enfance, et la façon dont une fois devenus parents, ils accompagnaient l'immersion de leurs enfants dans les espaces publics.

J'ai mené entre mars 2009 et avril 2012 une série d'entretiens semi-directifs auprès de parents d'enfants âgés de 8 à 14 ans dans le quartier Monza-Padova de Milan et dans le 19ème arrondissement de Paris, deux quartiers présentant certaines similarités, à la fois populaires par certains aspects et concernés tous les deux par un phénomène de gentrification.

Ce travail commence à dater un peu. Mais il a mis en lumière différents faits, comme l'importance du genre sur l'autonomie laissée à l'enfant, ou les différences sociales. Le vécu d'une fille diffère nettement de celui d'un garçon. Avant l'adolescence, les parents ont tendance à laisser plus d'autonomie aux petites filles qu'aux petits garçons, les jugeant plus matures. A l'adolescence, la situation s'inverse : l'espace public est perçu comme dangereux pour elles et les parents ont tendance à limiter, ou encadrer leurs sorties alors que les garçons ont tendance à prendre leur autonomie. Même les familles dites progressistes, féministes, sont imprégnées par des représentations genrées.

Globalement, l'enquête a révélé une évolution très nette dans l'accès des enfants à l'extérieur, sur deux générations. J'ai rencontré beaucoup de parents qui à 7-8 ans, traversaient Paris en métro ou en bus, sans que cela ne pose problème à quiconque. Et pourtant, devenus parents, ils n'envisagent pas une seule seconde de laisser la même liberté à leurs enfants. 

Ce constat n'est pas exempt d'une certaine ambivalence. D'un côté les parents se montrent nostalgiques de cette époque où les enfants pouvaient investir librement la rue ; d'un autre, ils perçoivent aujourd'hui l'extérieur comme un espace dangereux, dans lequel on ne peut pas laisser les enfants évoluer de manière autonome.

Est-ce le cas de tous les parents ?

Ceux qui pensent différemment sont très souvent bridés par le regard des autres. A un niveau très local, par le biais des parents d'élèves ou à l'échelle d'un quartier, de nouvelles normes de bonne parentalité se sont imposées. Les parents qui laisseraient a priori volontiers leurs enfants expérimenter l'espace public n'osent pas le faire. Tout le monde a plus ou moins intégré le fait qu'un bon parent est celui qui s'intéresse aux faits et gestes de leurs enfants, qui ne laisse pas son enfant tout seul dehors. Il suffit de voir les discours récurrents des conservateurs qui stigmatisent les familles des quartiers populaires "qui jouent en bas de leur immeuble ", parce qu'ils font du bruit, dérangent. 

Il y a quelques années, j'ai été sollicité par une commune proche de Grenoble pour réfléchir sur la présence des enfants dans les rues d'un grand ensemble. L'équipe municipale voyait de plus en plus d'enfants sur la dalle et dans l'espace public, et cela leur posait problème. Ils étaient très inquiets !

Il me semble au contraire que tout cela était plutôt le signe de la bonne santé du quartier. Si on n'a pas confiance dans le quartier, on ne laisse pas les enfants sortir.

Je ne veux pas mythifier la rue. C'est un endroit où l'on peut certes être confronté à des choses négatives, qui vont vous faire prendre un mauvais chemin. Mais c'est aussi pour les enfants un espace d'apprentissage, de sociabilité et d'autonomisation.

Comment expliquer ce recul de la présence des enfants dans l'espace public ?

C'est un phénomène complexe qui découle de différents facteurs. Le premier est bien sûr la diffusion massive de l'automobile dans les pays occidentaux, qui rend la rue beaucoup plus dangereuse pour les enfants. Les voitures prennent aussi beaucoup de place, au détriment d'espaces qui auraient pu être propices au jeu libre. Pendant des décennies, l'emprise des automobiles sur l'espace public n'a cessé de croître. Le développement des villes s'est fait en grande partie pour elles, pour qu'elles puissent circuler, se garer, etc.

Le progrès technique a également joué un rôle majeur. Si l'on pouvait se projeter 300 ans en arrière dans Paris, on serait surpris par la quantité de gens qui travaillaient dans la rue : tout une palette de travailleurs qui vend des biens, les répare, les transporte, les fabrique. Un grand nombre d'activités qui se déroulaient dans la rue s'exercent désormais dans la sphère privée : l'eau, l'électricité vient à nous, les frigos remplacent les pains de glace d'antan, la télévision contribue à recentrer sur l'espace privé, sans oublier l'arrivée du téléphone portable, qui fait qu'un enfant peut communiquer avec ses amis sans se déplacer, d'internet, des réseaux sociaux.

L'espace extérieur est désinvesti, et cela contribue sans doute aussi à rendre la rue moins sûre aux yeux des adultes. Avant, la présence de nombreux commerces constituait un élément rassurant pour les parents. Les parents disaient à leur enfant (et disent toujours d’ailleurs !), "si tu as un problème, tu rentres dans la boulangerie". Avec la raréfaction des commerces de proximité, cela devient plus compliqué.

La peur des "mauvaises rencontres" joue aussi un rôle dans la réticence des parents à laisser les enfants dehors ?

Comme je l'ai déjà évoqué, les normes de parentalité ont évolué vers un contrôle plus strict des activités des enfants. L'enfant est perçu comme un être fragile, qu'il faut protéger. Cela se traduit dans l'aménagement public par une tendance à l'archipelisation : les enfants sont confinés dans des espaces délimités, dans lesquels ils peuvent s'amuser en toute sécurité, avec des matériaux souples censés les préserver au maximum de tout risque de blessure. 

La pandémie et les confinements ne contribuent-ils pas à renforcer cette tendance au rempli des enfants sur la sphère privée ?

On peut en effet craindre que cette expérience renforce le retrait des enfants de l'espace public. Avec la peur du virus, les restrictions à la libre circulation, la fermeture des écoles et la pratique des cours à distance, le risque est grand que les enfants deviennent encore un peu plus des "indoor children", pour reprendre une formule proposée par les géographes néerlandais Lia Karsten et Willem van Vliet, c’est-à-dire des enfants d’intérieur.

A moyen terme, la diminution probable du nombre de commerces, bars et restaurants, du fait des conséquences économiques de la crise, peut également renforcer la méfiance parentale vis à vis de l'extérieur, encore un peu plus privé des "yeux de la rue".

Sans oublier bien sûr la part croissante des écrans, des applications et des réseaux sociaux qui joue un rôle majeur dans le confinement des enfants dans la sphère privée.

Ce phénomène est-il irréversible ou peut-on à votre avis renverser la tendance ?

Les travaux de géographes, de sociologues, pédagogues ont fini par infuser, et l'on voit de plus en plus d'expériences être menées pour repenser les villes à hauteur d'enfant.

Un pédagogue italien, notamment, Francesco Tonucci, auteur de la "Ville des enfants - pour une révolution urbaine", a beaucoup contribué à diffuser ces idées. Il propose dans son livre une méthode pour inclure les enfants dans la conception urbaine, qu'il a expérimenté dans sa ville natale, à Fano, sur la côte adriatique.

Il a beaucoup influencé des villes en Espagne, en Amérique Latine et dans le réseau Français des villes éducatives. L'idée est de renverser la vapeur après des décennies de retrait de l'enfant de l'espace public et de créer les conditions d'une réappropriation de cet espace. Cela passe par une prise en compte de son point de vue lors des projets, par des politiques de concertation, par une remise en cause de l'emprise des voitures sur l'espace public et peut-être aussi, c'est du moins mon avis, par un travail sur les pratiques et les représentations parentales.

De plus en plus de villes s'intéressent à ces problématiques, comme la ville de Lille où je réside, qui a fait de la "ville à hauteur d'enfant" un marqueur fort de son mandat actuel et avec laquelle nous avons débuté un travail de réflexion. L'idée, véhiculée notamment par le pédagogue italien Francesco Tonucci, est qu'une ville pensée pour les enfants est aussi une ville plus facile à vivre pour les handicapés, les personnes âgées, et plus généralement pour tous ses habitants. 

Qu'est-ce qu'un sociologue peut apporter à ce type de politiques ?

LLe sociologue peut notamment aider les acteurs publics à ne pas penser les enfants de manière uniforme. Les questions ne se posent pas de la même façon pour les filles et les garçons. On sait qu'hommes et femmes n'ont pas le même rapport à l'espace public, que les femmes vont s'interdire, ou se voir interdire, tout un ensemble de pratiques, l'usage des transports en commun, marcher dans la rue la nuit, et que cela découle en grande partie de l'éducation à la ville qui leur a été donnée dès l'enfance. 

Le sociologue va aussi attirer l'attention sur les différences entre quartiers et les différences sociologiques entre enfants. L'extérieur ne joue pas le même rôle quand on vit à 4 dans 200 m2 ou à 8 dans 50 m2, ou quand on a une résidence secondaire.

C'est important de prendre en compte ces aspects pour que l'action publique ne bénéficie pas qu'à un type d'enfants. Mais aussi, même si c'est un peu compliqué, pour que celle-ci permette aux enfants de différents milieux sociaux de se rencontrer.

Je vais prendre un exemple très concret. Lille, comme un certain nombre de villes aujourd'hui, expérimente des "rues aux enfants " : des rues sont piétonnisées pendant un certain laps de temps et des activités sont proposées aux enfants. Le créneau proposé est souvent après l'école. Or à Lille, près de la moitié des collégiens sont scolarisés dans le secteur privé, en dehors de leur quartier d'habitation. Le rôle du sociologue est donc d'alerter les élus, en leur disant "Attention, cette initiative ne permettra pas aux enfants scolarisés ailleurs de se mélanger avec ceux qui sont scolarisés dans le quartier. Est-ce que l'on n'aurait pas plutôt intérêt à choisir le samedi ?".

Voilà un apport possible du sociologue aux politiques publiques : aider les acteurs qui déploient ces politiques à mieux comprendre le monde social dans sa complexité, en vue notamment de pouvoir lutter de manière efficace contre les inégalités. Si tel est l’objectif des élus bien sûr, qui doivent par définition se mouiller et opérer des choix politiques. Aller vers une ville à hauteur d’enfants implique ainsi de nombreux arbitrages, liés par exemple à la nécessité de réduire la place accordée à la voiture dans la ville.

Bibliographie : 

"Ce que tous les parents disent ? Approche compréhensive de l'encadrement parental des pratiques urbaines des enfants en contexte de mixité sociale" (Paris-Milan). theses.fr/125337175

Clément Rivière, Leurs enfants dans la ville. Enquête auprès de parents à Paris et Milan, Presses Universitaires de Lyon, collection « Sociologie urbaine », à paraître en octobre 2021.