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L'intergénérationnel, une politique du décloisonnement

03/02/2020

Nouvelles formules d'habitat, partage d'activité entre différentes générations, réveil des solidarités de voisinage… Depuis une vingtaine d'années, les collectivités territoriales se sont emparées de la question intergénérationnelle. Des politiques qui nécessitent, plus que d'autres, de décloisonner les services et de travailler avec les autres acteurs.

Bonne nouvelle, la France n'est pas en retard sur la question intergĂ©nĂ©rationnelle. Elle est mĂŞme le seul pays europĂ©en qui ait dĂ©veloppĂ© un programme intergĂ©nĂ©rationnel Ă©ducatif (le programme Ă©ducatif "Ensemble Demain"), dans plus de 90 dĂ©partements en rĂ©seau avec les collectivitĂ©s, les services de petite enfance, jeunesse et sports. 
Si l'Ă©ducation nationale a Ă©tĂ© pionnière, les collectivitĂ©s territoriales ne sont pas en reste. Depuis une vingtaine d'annĂ©es, elles multiplient les initiatives de mixitĂ© intergĂ©nĂ©rationnelle en jouant sur diffĂ©rents tableaux : recherche de solutions alternatives pour l'habitat des personnes âgĂ©es, incitation au bĂ©nĂ©volat intergĂ©nĂ©rationnel, rĂ©veil des solidaritĂ©s de voisinage, etc. Cette dimension est de plus en plus prĂ©sente dans les projets des collectivitĂ©s, des bailleurs sociaux et des Ă©tablissements collectifs. 
L'objectif est d'aller dans le sens du bien vieillir, en facilitant le maintien à domicile des personnes âgées qui le souhaitent, mais aussi de favoriser la transmission des savoirs et des valeurs entre générations pour renforcer la cohésion sociale et les solidarités.

L’habitat, une réponse

Comment lutter contre l'isolement croissant des seniors et retisser les liens entre les générations ? L'une des réponses passe par l'habitat. Différentes solutions sont expérimentées pour mélanger les populations : logements étudiants à l'intérieur ou à proximité des Ehpad, maisons intergénérationnelles, programmes d'habitat participatif intergénérationnel, colocations entre étudiants et seniors. Collectivités et associations proposent de mettre en relation les étudiants qui ont du mal à se loger avec des personnes âgées, dont les logements sont souvent sous-occupés après le départ des enfants et qui se sentent rassurées par la présence d'un jeune. La cohabitation peut être aussi temporaire. Depuis 2017, le CCAS d'Agde fait le lien entre les travailleurs saisonniers et les seniors. Moyennant un loyer modéré, entre 200 et 400 euros par mois, ces derniers accueillent les jeunes pour une saison.

Favoriser les rencontres

L'autre levier est le dĂ©veloppement de projets intergĂ©nĂ©rationnels entre les diffĂ©rents acteurs locaux et plus gĂ©nĂ©ralement de toutes les initiatives qui visent Ă  favoriser la rencontre entre les gĂ©nĂ©rations. Des dĂ©marches qui nĂ©cessitent Ă  la fois un dĂ©cloisonnement des Ă©quipes des mairies, la plupart du temps dĂ©diĂ©s Ă  une tranche d'âge (jeunesse, petite enfance, seniors) et une coordination entre tous les acteurs du territoire, notamment entre les bĂ©nĂ©voles et les professionnels. 

Créé en 2014, le dispositif MONALISA (composé à 40 % de collectivités, 40 % d'associations, fondations et centres sociaux et à 20 % d'acteurs du secteur sanitaire, social et médico social) remplit justement cette mission en réunissant sur un même territoire associations, collectivités territoriales, caisses de retraite, services d'aides à domicile. Les travailleurs sociaux, fonctionnaires territoriaux et responsables associatifs se rapprochent pour lutter plus efficacement contre l'isolement social des aînés, avec comme objectif de mobiliser la solidarité entre citoyens.

Dans les Côtes d'Armor, le CCAS de Quintin, associé à Familles Rurales, est allé à la rencontre des citoyens sur les marchés pour créer une mobilisation participative sur la commune. A Redessan, dans le Gard, le centre socio culturel Odyssée porte l'équipe citoyenne, qui est à l'origine de plusieurs initiatives intéressantes, comme la création d'une carte de visite "bénévole Monalisa", pour rassurer les personnes âgées quand un bénévole prend contact avec elles.

De son côté, le département de la Marne et ses partenaires ont créé le site "MonaLisa coopération 51" pour recenser toutes les actions destinées aux personnes âgées, à l'intention des usagers, des aidants et des professionnels. Parmi ces initiatives, des cafés des aidants, et des "bistros mémoire", lieux d'accueil des personnes vivant avec des troubles de la mémoire.

 

Au delĂ  de ces initiatives, l'intergĂ©nĂ©rationnel est aussi une problĂ©matique traversante, qui dĂ©passe les actions estampillĂ©es "intergĂ©nĂ©rationnel". Plus globalement, ce sont les territoires, les villes, les Ă©quipements qui doivent ĂŞtre pensĂ©s pour favoriser le mĂ©lange des gĂ©nĂ©rations. Les collectivitĂ©s ont sans doute dans le passĂ© eu trop tendance Ă  construire des Ehpad dans les pĂ©riphĂ©ries des villes, pensant que les aĂ®nĂ©s aspiraient majoritairement Ă  une vie calme, en retrait. Il est peut-ĂŞtre temps de revenir sur ce choix et de permettre aux personnes âgĂ©es de vivre au cĹ“ur de la citĂ©, pour qu'ils aient la possibilitĂ© de sortir de leurs murs, de se mĂŞler aux flux de la ville et de frĂ©quenter les mĂŞmes Ă©quipements publics que les actifs comme les bibliothèques et les lieux culturels. 

Carole Gadet (*), chargĂ©e de projets intergĂ©nĂ©rationnels auprès de l'Education nationale et fondatrice de l'association Ensemble demain aime raconter l'histoire de James, un enfant de neuf ans violent, malheureux, au bord de la dĂ©scolarisation, qui avait changĂ© d'attitude face Ă  l'Ă©cole le jour oĂą, Ă  l'occasion d'une rencontre intergĂ©nĂ©rationnelle, il avait rencontrĂ© Francine, une dame de 105 ans, avec laquelle il avait nouĂ© une rĂ©elle relation affective. Cette ancienne chapelière avait connu Edith Piaf et racontait aux enfants ses souvenirs, les anciens mĂ©tiers. James, qui ne connaissait pas ses grands-parents et qui vivait dans un environnement très compliquĂ© s'Ă©tait mis Ă  lire, pour pouvoir lui lire des livres, et avait rĂ©investi l'Ă©criture pour lui Ă©crire des lettres. 

Au-delà du storytelling, cette "belle histoire" a une vertu : elle montre que l'intergénérationnel est une affaire de réciprocité. Ces projets réussissent quand chacun y trouve un intérêt. L'intergénérationnel n'a rien à voir avec une "bonne action" à sens unique (selon le stéréotype bien connu "on vient briser l'isolement des personnes âgées en maison de retraite qui n'ont jamais de visite"), il vise à re-créer des liens, au bénéfice de la société toute entière.

Car au dĂ©part, c'est bien d'une dissolution des liens intergĂ©nĂ©rationnels dont nous souffrons. « Il faut tout un village pour Ă©lever un enfant » affirme un proverbe africain citĂ© par Carole Gadet dans "son carnet de voyage intergĂ©nĂ©rationnel", publiĂ© en 2010, qui retrace des annĂ©es de travail intergĂ©nĂ©rationnel menĂ© au sein des Ă©coles parisiennes et des maisons de retraite. Pour cette dernière, le lien entre les gĂ©nĂ©rations est primordial, car il « aide les plus jeunes Ă  se construire, tout en redonnant une place aux aĂ®nĂ©s ». 

Une rĂ©ponse Ă  la disparition des "co-rĂ©sidences intergĂ©nĂ©rationnelles" 

Or, cette dimension s'est effacĂ©e de nos sociĂ©tĂ©s. Le modèle rural oĂą cohabitaient trois gĂ©nĂ©rations s'est dĂ©finitivement effacĂ© : les co-rĂ©sidences liĂ©es aux coopĂ©rations professionnelles familiales (agriculture, artisanat, commerce) ont disparu du paysage. Et l'Ă©clatement des familles, l'Ă©loignement, ou encore les parcours d'immigration font que beaucoup d'enfants ne frĂ©quentent pas leurs grands-parents. 

Une situation d'autant plus regrettable, qu'enfants et adultes ont tout Ă  gagner Ă  ces Ă©changes. « En 1999, quand j'ai lancĂ© mon premier projet intergĂ©nĂ©rationnel, j'Ă©tais loin de mesurer l'ampleur des bĂ©nĂ©fices de ce type d'initiatives, pour les diffĂ©rentes gĂ©nĂ©rations. », explique Carole Gadet. A l'Ă©poque, la jeune femme est institutrice. Elle initie la première rencontre entre ses Ă©lèves et les rĂ©sidents d'une maison de retraite du quartier sur un "dĂ©clic". « J'avais Ă©tĂ© très proche de mes grands-parents, et je ne comprenais pas pourquoi notre sociĂ©tĂ© mettait autant Ă  l'Ă©cart nos aĂ®nĂ©s. Cette logique moderne de cloisonnement des âges me semblait un vrai gâchis… ». 

Carole Gadet découvre à cette occasion l'effet positif des ateliers intergénérationnels sur les enfants et les personnes âgées. « Très vite, je me suis rendue compte des retombées de ces rencontres sur ma classe. Celles-ci ont tendance à "apaiser" le climat scolaire, facilitent les apprentissages et permettent aux enfants de développer des compétences psycho-sociales, des valeurs de solidarité, fraternité et entraide, une empathie envers les autres ». Et ceci, durablement… Carole Gadet, qui est chargée des projets intergénérationnels éducation nationale et fondatrice de l’association Ensemble demain, mène à l'heure actuelle un doctorat sur les effets de l'intergénérationnel à l'école, a retrouvé quinze ans plus tard les élèves qui avaient vécu cette expérience avec elle. « J'ai été très étonnée, parce qu'ils semblent définitivement marqués par celle-ci. Certains ont choisi par la suite de faire leur stage de troisième en Ehpad, d'autres sont investis dans des associations, la plupart me disent qu'ils ont appris à faire attention à leurs voisins âgés et à leur proposer leur aide ».

Les publics intergénérationnels doivent être réunis autour d'un projet construit en amont, de manière cadrée, en appliquant une méthode et en poursuivant un objectif de transmission de savoirs et de partage.

Les bonnes pratiques intergénérationnelles

Reste que l'intergĂ©nĂ©rationnel n'a aucun effet magique. Pour qu'une expĂ©rience soit rĂ©ussie, il faut cocher certaines cases. « Croire qu'il suffit de juxtaposer les publics pour faire de l'intergĂ©nĂ©rationnel est d'une grande naĂŻvetĂ©. Il faut les rĂ©unir autour d'un projet construit en amont, de manière cadrĂ©e, en appliquant une mĂ©thode et en poursuivant un objectif de transmission de savoirs et de partage Â», ponctue Carole Gadet. . C’est pourquoi elle a créé l’association Ensemble demain experte europĂ©enne en intergĂ©nĂ©rationnel qui propose des confĂ©rences, colloques et formations en rĂ©seau aux collectivitĂ©s territoriales sur l’intergĂ©nĂ©rationnel (santĂ©, Ă©ducation, loisirs, emploi, logement …).

Une approche dĂ©veloppĂ©e par un nombre croissant d'Ehpad et de structures d'accueil de la petite enfance, qui rassemblent les gĂ©nĂ©rations autour d'activitĂ©s comme la danse, la musique, le chant, le théâtre, des ateliers cuisine, jardinage, lecture, etc.  Des expĂ©riences fructueuses quand elles favorisent la libertĂ© de chacun (libre Ă  qui veut de s'inscrire Ă  l'activitĂ© "intergĂ©nĂ©rationnelle"), la participation active de tous et la rĂ©ciprocitĂ©.  

Tour à tour, l'enfant, l'adolescent, la personne âgée est celui qui découvre, apprend à l'autre ou avec lui. Un jeune apprend au résident d'un Ehpad comment utiliser une tablette, un senior dévoile une recette de cuisine de son enfance ou raconte sa vie lors d'un atelier mémoire pour la mettre en relation avec celle des enfants et produire ensemble un récit, un livre, etc.

Des crèches à l'intérieur d'un Ehpad

Ces Ă©changes sont parfois facilitĂ©s par le partage de locaux entre crèches et maison de retraite, ou encore par leur proximitĂ©. En 2012, l'Ehpad Les orchidĂ©es de Tourcoing, dĂ©cide de s'associer Ă  une crèche pour crĂ©er une structure intergĂ©nĂ©rationnelle. Chacun dispose de ses propres locaux et de son jardin sĂ©parĂ© par des clĂ´tures. « Mais enfants et rĂ©sidents se rencontrent au moins une fois par semaine pour des ateliers programmĂ©s Ă  l'avance par les Ă©quipes des deux Ă©tablissements Â», raconte DorothĂ©e Poignant, directrice de l'Ehpad. Les rĂ©sidents viennent par exemple lire des histoires aux enfants dans la crèche, ou retrouvent les enfants pour des sĂ©ances de jardinage ou de cuisine. Les animateurs Ă©tablissent des binĂ´mes entre les deux publics. « Le contact s'Ă©tablit très naturellement. Les enfants sont sans filtre. Ils posent des questions qu'un adulte n'oserait pas : "pourquoi tu es dans un fauteuil roulant?" Â», tĂ©moigne DorothĂ©e Poignant. 

De leur cĂ´tĂ©, les aĂ®nĂ©s apprĂ©cient d'ĂŞtre actifs et de se sentir utiles. « Certains nous disent : "ici, on fait toujours tout Ă  notre place". Ils sont contents de pouvoir donner des conseils lors des ateliers, d'apprendre des choses aux enfants Â». 

Des rencontres stimulantes pour chacun, qui brisent la routine de la maison de retraite et constituent, selon Clément, animateur de l'Ehpad Les orchidées, « le meilleur des médicaments pour les résidents ». Certaines personnes désorientées trouvent un repère temporel grâce à ces rendez-vous réguliers, d'autres y gagnent une bonne raison pour se lever le matin et vaquer à leurs occupations, en attendant le temps de la rencontre.

Autant d'effets positifs qui relèvent d'un travail de fond entre les animateurs de la maison de retraite et équipes de puériculture. Pour trouver les activités qui vont permettre à ces différentes générations de se rencontrer, tenir compte du rythme de chacun, de la fatigue des plus âgés, mais également pour ne pas les exposer aux virus et maladies infantiles des plus jeunes !

* Carole Gadet est membre du rĂ©seau de chercheurs europĂ©ens COST expert en intergĂ©nĂ©rationnel. Elle est Ă  l'origine du programme intergĂ©nĂ©rationnel Ă©ducatif "Ensemble Demain" dĂ©veloppĂ© dans plus de 90 dĂ©partements en partenariat avec l’association « Ensemble demain » en rĂ©seau avec les inspections acadĂ©miques, collectivitĂ©s, rĂ©seaux petite enfance, jeunesse et seniors. 

En 2018, la ville de Montpellier travaille à la "reconversion" d'anciens appartements de fonction au sein de ses Ehpad. Anciennement occupés par des directeurs et sous-directeurs d'établissement, ces derniers sont désormais inoccupés et en attente de rénovation. Annie Yague, adjointe au maire de Montpellier déléguée aux affaires sociales et vice-présidente du CCAS tombe alors sur une vidéo Youtube qui présente les expériences de colocation étudiante dans le nord de l'Europe. Eureka ! Elle, décide de s'en inspirer.

A la rentrĂ©e universitaire de 2018/2019, une dizaine de colocations sont proposĂ©es dans les logements de fonction de trois Ehpad, Ă  des Ă©tudiants, sous condition de ressources, selon les revenus des parents. Mais le plus important est l'engagement de l'Ă©tudiant auprès des personnes âgĂ©es.  Celui-ci doit proposer un rĂ©el projet intergĂ©nĂ©rationnel et consacrer chaque semaine au moins trois heures de son temps aux rĂ©sidents. En contrepartie, il bĂ©nĂ©ficie d'un un loyer modĂ©rĂ© (Ă  partir de 180 euros toutes charges comprises hors APL) pour une chambre dans un appartement partagĂ© dans un environnement très qualitatif, par exemple au sein d'une villa attenante Ă  l'Ehpad. « Les Ă©tudiants ne sont pas logĂ©s dans la maison de retraite, comme cela peut se faire avec d'autres initiatives, mais Ă  proximitĂ©. C'est important pour nous, car nous souhaitons que chacun puisse vivre pleinement sa vie d'Ă©tudiant ou de rĂ©sident », explique Annie Yague.

Un an après cette première initiative concluante, le CCAS a dĂ©cidĂ© de poursuivre l'initiative et l'a fait mĂŞme monter en puissance. Sur l'annĂ©e 2019/2020, ce sont une vingtaine d'Ă©tudiants qui bĂ©nĂ©ficient de ce dispositif, dont certains qui Ă©taient dĂ©jĂ  lĂ  l'annĂ©e dernière. DĂ©sormais, cinq Ehpad les accueillent. Les profils et les projets, en rapport ou non avec les Ă©tudes, sont très diversifiĂ©s. 

Cette initiative rejoint un mouvement plus gĂ©nĂ©ral d'ouverture de l'Ă©tablissement sur l'extĂ©rieur, avec notamment une proposition de "table d'hĂ´te" : les personnes âgĂ©es du quartier ont la possibilitĂ© de prendre leur repas Ă  l'Ehpad, de profiter des activitĂ©s et de rentrer chez eux le soir. Une manière douce d'assurer une transition entre le maintien Ă  domicile et une Ă©ventuelle entrĂ©e en maison de retraite. 

Musicothérapie et cinéma

Un étudiant cinéphile organise des séances de cinéma le dimanche après-midi, un moment compliqué pour les personnes âgées qui n'ont pas de visite et se sentent isolées. Ce rendez-vous hebdomadaire permet aux résidents une fois la projection terminée d'échanger leurs impressions. D'autres étudiants développent des projets autour de la musicothérapie. L'équipe d'un Ehpad a ainsi mis à disposition d'une jeune pianiste un chariot pour qu'elle puisse faire des petits concerts dans les chambres. D'autres encore proposent des soins esthétiques, très prisés des résidents, des jeux de société, des sorties, du chant, et. Mais le partage s'effectue dans les deux sens : des résidentes d'un Ehpad ont ainsi mis en place des ateliers pour apprendre aux étudiants à tricoter.

« En lançant cette initiative, j'avais l'intuition qu'il se passerait des choses intéressantes sur le plan humain. Mais je n'avais pas imaginé à quel point. Chacun, étudiants comme résidents ont montré une capacité d'adaptation très grande, alors qu'on attribue rarement cette aptitude aux plus âgés ». Entre certaines personnes, les liens sont devenus très forts. « J'ai entendu des étudiants dire "Mme untel, est devenue une amie". Les résidents deviennent des grands-parents de substitution pour ceux qui n'ont pas connu leurs aïeux, ou qui sont éloignés d'eux ». Car les plus jeunes, comme les aînés, peuvent aussi se sentir seuls et isolés.

Tous les jeunes bĂ©nĂ©ficient de l'appui et de l'accompagnement du CCAS dans leur projet d'activitĂ© et des psychologues des Ehpad. Les personnes âgĂ©es sont un public fragile, qui se fatigue vite et la bonne entente entre les gĂ©nĂ©rations n'a rien d'automatique. Les Ă©quipes du CCAS sont lĂ  pour faire en sorte que la rencontre soit possible et donner aux Ă©tudiants repères, conseils et retours d'expĂ©rience. 

L'ouverture des Ehpad sur l'extérieur

RĂ©duire l'isolement des personnes âgĂ©es, lutter contre la prĂ©caritĂ© des Ă©tudiants et renforcer le lien social dans les quartiers… Le projet prĂ©sente plus d'un intĂ©rĂŞt. Mais son originalitĂ© rĂ©side aussi dans sa vision Ă©largie de la solidarité… "Le projet est plus vaste que la problĂ©matique intergĂ©nĂ©rationnelle. A travers lui, nous avons voulu crĂ©er une chaĂ®ne de solidaritĂ© entre des jeunes gens, des agents du CCAS et d'autres publics", analyse Annie Yague. La rĂ©novation des appartements a ainsi Ă©tĂ© confiĂ©e Ă  des jeunes en insertion professionnelle, dans des chantiers citoyens ou Ă©ducatifs encadrĂ©s par les services techniques du CCAS. Une expĂ©rience qui a jouĂ© le rĂ´le de dĂ©clic pour l'un d'eux, qui, dĂ©couvrant l'univers des Ehpad, a dĂ©cidĂ© d'y effectuer un service civique puis suivi un cursus de formation pour devenir accompagnateur de vie. 

En 2018, l'initiative a reçu le prix « Territoria or 2018 » dans la catĂ©gorie Civisme et CitoyennetĂ© et le prix coup de cĹ“ur « Territoires Audacieux ». La ville de Montpellier complète le dispositif l'annĂ©e prochaine avec 10 logements Ă©tudiants supplĂ©mentaires et poursuit les projets intergĂ©nĂ©rationnels, entre tous les publics. 

De quoi parle-t-on quand on parle d’« intergénérationnel » ?

C’est un terme qui n’a pas de dĂ©finition très prĂ©cise. Mais on pourrait dire qu’il s’agit d’une dynamique de relations croisĂ©es entre gĂ©nĂ©rations. Pour qu’il y ait « intergĂ©nĂ©ration », il faut qu’il y ait des Ă©changes. L’exemple type Ă©tant Ă  l’intĂ©rieur de la famille oĂą on Ă©change des biens, des services, de l’amour… parce qu’on n’échange pas que des choses pratiques, on Ă©change aussi des statuts sociaux. 

Pour répondre, il faut aussi se demander ce qu’est une génération. Selon la théorie du sociologue et philosophe Karl Mannheim, il s’agit d’un ensemble de personnes, à peu près dans la même tranche d’âge, qui, au moment de la construction identitaire, donc plutôt sur la fin de l’adolescence, sont témoins d’un même événement marquant. Je pense toujours à la chute du mur de Berlin. Bien sûr, plusieurs générations assistent à ce même événement, mais, pour Karl Mannheim, la génération qui est en train de se construire identitairement va prendre possession de cet événement de façon singulière : elle va se reconnaître comme la génération de la fin du conflit est-ouest en Europe. Et Mannheim affirme que cela va lui forger une identité particulière avec une vision du monde et un comportement qui lui sont propres : c'est cela qui fonde une génération.

En réalité, nous nous caractérisons par deux appartenances générationnelles. L’une à l’intérieur de la famille : nous nous situons tous dans une lignée générationnelle avec des parents, des grands-parents… puis éventuellement des enfants, des petits-enfants, qui nous repositionnent sur cette lignée. Et puis, il y a cette appartenance socio-historique, qui, elle, sera toujours la même : si j’appartiens à la génération des baby-boomers, ce sera le cas jusqu’à ma mort.

Quand la problématique intergénérationnelle est-elle devenue une préoccupation des acteurs publics et pour quelle raison ?

Ce thème apparaĂ®t dans les politiques publiques dans les annĂ©es 1980. L’AnnĂ©e europĂ©enne des personnes âgĂ©es et de la solidaritĂ© entre les gĂ©nĂ©rations, par exemple, date de 1993. Ce mouvement est liĂ© Ă  la crainte d'une perte de cohĂ©sion de la sociĂ©tĂ©. Un discours commun se constitue, selon lequel la sociĂ©tĂ© se dĂ©lite, les individus sont de plus en plus individualistes, qu’ils ne veulent plus payer pour la retraite des autres, etc…  Que ce soit vrai ou faux n'est pas la question : cette crainte Ă©merge. 

Derrière l’intergĂ©nĂ©rationnel, il y a un enjeu de solidaritĂ©. Un doute s'installe quant au maintien des solidaritĂ©s entre les gĂ©nĂ©rations en raison du vieillissement de la population. On est dans une sociĂ©tĂ© oĂą cohabitent 3-4 gĂ©nĂ©rations : il y a aujourd’hui 2 millions d’arrière-grands-parents en France ! On vit maintenant entre gĂ©nĂ©rations d’adultes, au-delĂ  des parents-enfants, pendant très longtemps. Aucune sociĂ©tĂ© n’a fait ça avant nous. 

Que pensez-vous des politiques intergĂ©nĂ©rationnelles et des initiatives prises dans ce domaine ? 

Ces politiques sont une rĂ©ponse Ă  la crainte que je viens d'exposer. Elles partent du postulat que d'une gĂ©nĂ©ration Ă  une autre, les visions du monde, le projet social, les intĂ©rĂŞts sont extrĂŞmement diffĂ©rents et qu'en consĂ©quence, il faut mettre en place tout ce qui sert Ă  bâtir une sociĂ©tĂ© cohĂ©rente et solidaire. D'oĂą les initiatives intergĂ©nĂ©rationnelles, pour y remĂ©dier… 

Le problème vient des modalités de ces politiques, dont l'approche est parfois simpliste : elles se polarisent souvent sur les plus vieux et les plus jeunes… L’exemple typique est le logement intergénérationnel. Le calcul est le suivant : d'un côté on a des personnes âgées qui sont seules et qui ont des petits revenus ; de l'autre, des jeunes qui ne savent pas comment se loger. Pourquoi ne pas demander aux premières d'héberger les seconds ? Mon sentiment est que sous couvert d'intergénérationnel, on cherche en fait à résoudre deux problèmes économiques !

Les inquiétudes auxquelles ces initiatives répondent seraient-elles donc infondées, selon vous ?

En partie, oui. On a le sentiment que les relations entre générations sont en train de disparaître, mais en réalité, elles sont partout ! Regardez le monde du travail, ou l’école où se retrouvent des adultes jusqu’à 65 ans et des enfants de 3 à 18 ans : ce sont bien des organisations intergénérationnelles. Dès qu’il y a des choses à échanger, par exemple, dans un centre socio-culturel où on propose des activités en commun avec plusieurs générations présentes, il y a de l’intergénérationnel.

Est-ce qu’il n’y a pas malgré tout nécessité à organiser la société pour favoriser ces rencontres ?

Bien sûr, car les freins aux échanges entre générations sont puissants. Ces différentes populations ne vivent ni dans les mêmes espaces ni dans les mêmes temps. Le temps social est organisé en fonction des générations, notamment à travers le temps du travail et le temps scolaire. Il faut donc trouver des temps partagés pour permettre aux générations de se retrouver. S'ajoute à cela la question des territoires et des institutions. Les différents âges de la vie n’investissent pas les mêmes territoires et les institutions sont souvent des marqueurs générationnels : inutile d’ouvrir des rencontres dans le club seniors ou la salle d’animation, lieu de regroupement des jeunes… Peut-être après !

L’autre difficulté réside dans les représentations que chacun se fait des autres générations. Les stéréotypes croisés sont catastrophiques. On n’imagine même pas, par exemple, avoir la même activité, le même hobby que quelqu’un de l’âge de ses grands-parents ou de ses petits-enfants. Alors qu'en réalité, on observe aujourd'hui autant de différences à l’intérieur d’une génération qu’entre les générations. Il y a vraiment un travail à faire pour changer les représentations et réfléchir à ce que l’on transmet à nos enfants. Les tout-petits n’ont aucun préjugé sur le grand âge par exemple, c’est nous qui avons peur, pas eux !

Quel rĂ´le les collectivitĂ©s territoriales pourraient jouer, selon vous, pour lever ces freins ? 

Mon sentiment est que les collectivitĂ©s, particulièrement les communes, ont pris conscience depuis une dizaine d’annĂ©es de l’importance de cette question. Il existe une rĂ©flexion et un vĂ©ritable travail de terrain avec les associations. Les initiatives fleurissent un peu partout.  

Mais ces politiques sont souvent compartimentĂ©es : dans les communes, on retrouve souvent l’élu chargĂ© de la petite enfance, l’élu chargĂ© des retraitĂ©s, du grand âge, etc. Bien sĂ»r, il y a des spĂ©cificitĂ©s propres Ă  chacun de ces publics. Mais qui fait le lien entre eux ? 

Le problème est ancien : cela fait 50 ans qu’on sĂ©rie les problèmes par âge.  Ne peut-on pas faire aujourd’hui le chemin inverse et rĂ©flĂ©chir d’abord aux conditions de l’intergĂ©nĂ©ration ? Cela ne passe pas forcĂ©ment par des dispositifs intergĂ©nĂ©rationnels spĂ©cifiques, Ă  l'Ă©gard desquels je suis un peu sceptique. On projette de faire de la photo, de la randonnĂ©e ou d’apprendre Ă  cuisiner, pas de « faire de l’intergĂ©nĂ©ration », mais on peut souhaiter pour ces activitĂ©s une diversitĂ© des âges…

L'important, à mes yeux, est de faire en sorte que chaque initiative publique permette à toutes les générations d’être mobiles, de se rencontrer, de réaliser des choses ensemble. Une fois que l'on se rencontre, on s’aperçoit alors que l'on partage certaines passions, ouvrant ainsi sur de nouveaux possibles et un autre regard sur les âges de la vie. La vraie question est finalement celle-ci : qu’est qu’on a à échanger ensemble ? Qu’est-ce qu’on a envie de partager ? Prenons le temps de nous la poser…

Pour beaucoup, la canicule de 2003 a fait l'effet d'un Ă©lectrochoc, montrant de manière dramatique que de nombreuses personnes âgĂ©es vivaient isolĂ©es, sans aucun contact avec l'extĂ©rieur. Plusieurs institutions s'intĂ©ressent alors Ă  la question de l'isolement social, comme la Fondation de France, qui instaure en 2010 un baromètre de la solitude en France auprès des Français de plus de 18 ans. Depuis 2016, changement de mĂ©thodologie : celui-ci ne tient plus compte des Français de plus de 70 ans. L'association Les Petits Frères des Pauvres, qui Ĺ“uvre depuis 1946 auprès des personnes âgĂ©es en situation d'isolement et de prĂ©caritĂ©, s'en inquiète d'autant plus que les dernières Ă©tudes avaient pointĂ© l'isolement croissant des plus de 75 ans. Elle dĂ©cide donc de rĂ©aliser sa propre enquĂŞte, avec l'aide de l'institut CSA. BaptisĂ©e "Solitude et isolement quand on a plus de 60 ans en France en 2017", publiĂ©e le 28 septembre 2017. Cette première Ă©dition confirme l'ampleur du phĂ©nomène d'isolement des aĂ®nĂ©s et conforte l'association dans sa volontĂ© d'en faire un combat prioritaire. 

En septembre dernier elle publiait un nouveau rapport, centrĂ© cette fois-ci sur les territoires : "solitude et isolement des personnes âgĂ©es en France : quels liens avec les territoires". Objectifs ? Mesurer et caractĂ©riser ces situations d'isolement, mais aussi mettre en lumière quelles rĂ©gions sont les plus impactĂ©es. 

Selon cette Ă©tude, rĂ©alisĂ©e entre mars et avril 2019, 4,6 millions de Français de 60 ans et plus ressentent de la solitude (soit 27 % de cette tranche d'âge). Ce phĂ©nomène touche particulièrement les femmes, les personnes de 85 ans et plus et les personnes aux revenus modestes. Par ailleurs, il est plus marquĂ© dans certains territoires : en rĂ©gion Centre Val-de-Loire, 40 % des aĂ®nĂ©s se sentent seuls et 12 % de façon rĂ©gulière. Ce chiffre est Ă©galement assez Ă©levĂ© en Bourgogne Franche-ComtĂ© (34 %) et Nouvelle-Aquitaine (32 %). 

Un risque d'isolement relationnel

Autre enseignement de l'Ă©tude, 3,2 millions d'aĂ®nĂ©s (soit 19 % des 60 ans et plus) sont en risque d'isolement relationnel, car ils passent des journĂ©es entières sans adresser la parole Ă  personne. Cette situation touche majoritairement les plus de 80 ans (plus de la moitiĂ© des personnes). 66 % sont des femmes et 75 % ont des revenus infĂ©rieurs Ă  1000 € mensuels. Pour l'association, ces chiffres sont les plus prĂ©occupants car cette population privĂ©e de liens familiaux, amicaux, de voisinage ou associatifs risque de basculer dans une situation de mort sociale. LĂ  encore, certaines rĂ©gions sont plus impactĂ©es que d'autres. Dans la rĂ©gion Centre Val-de-Loire, 27 % des plus de 60 ans sont concernĂ©s, 22 % en Nouvelle Aquitaine et 24 % en Bretagne. 

Deux rĂ©gions, le Centre Val-de-Loire et la Nouvelle Aquitaine cumulent les plus forts taux de solitude et d'isolement relationnel. Ces deux indicateurs sont Ă©galement nettement plus Ă©levĂ©s dans les Quartiers politique de la ville (QPV) : 32 % des habitants dĂ©clarent y souffrir de solitude (soit cinq points de plus que la moyenne nationale). Les aĂ®nĂ©s sont moins attachĂ©s Ă  leur logement, leur quartier et leur ville que sur le reste du territoire et souffrent davantage du manque de solidaritĂ© entre voisins. Tout se passe comme si la perception nĂ©gative de son environnement renforçait le sentiment d'isolement et de solitude. 

Les aînés, un angle mort des politiques de la ville

Or ce malaise, pointe l'association Les Petits Frères des Pauvres, constitue une sorte d'angle mort des politiques publiques, davantage concentrĂ©es sur la jeunesse et la prĂ©vention de la dĂ©linquance. Les personnes âgĂ©es ne reprĂ©sentent que 10 % des publics concernĂ©s par les actions financĂ©es par les contrats de ville. Pour l'association, l'affaire est claire : les personnes âgĂ©es sont en passe de devenir les grands oubliĂ©es des quartiers. 

Quid maintenant de la différence entre les villes et la campagne ? On pourrait intuitivement penser que le sentiment d'isolement est plus important en zone rurale. Or il est simplement différent. En zone urbaine, il est lié au recul des solidarités. Les relations de voisinage sont insuffisantes, en particulier dans les immeubles collectifs, à fortiori dans les QPV et HLM : l'habitat collectif ne favorise pas le collectif. Le dispositif Voisin-Age, initié en 2013, répond justement à ces lacunes, en permettant à des aînés isolés d'être en contact avec des voisins qui veulent s'engager dans une relation de partage, d'échanges et d'entraide.

Favoriser les liens sociaux de qualité, non marchands

En zone rurale, la solidaritĂ© et les relations de voisinage sont plus intenses. En revanche, les aĂ®nĂ©s se sentent isolĂ©s du fait de la rarĂ©faction des services, des commerces et des transports. Dans les petites et moyennes villes, les personnes âgĂ©es cumulent les inconvĂ©nients des zones rurales (manque de services, de professionnels de santĂ©, de commerces et de transport) et de la ville (perte des solidaritĂ©s). Un cumul qui prend des allures de double peine. 

L'Association les Petits Frères des Pauvres n'en reste pas au simple constat. Face Ă  cet isolement croissant, elle milite pour le dĂ©veloppement des solidaritĂ©s intergĂ©nĂ©rationnelles et "la crĂ©ation d'un lien social de qualitĂ©". "L'essentiel, c'est d'offrir Ă  une personne âgĂ©e isolĂ©e la possibilitĂ© d'avoir une relation de qualitĂ©, basĂ©e sur la confiance, les Ă©changes et l'occasion de pouvoir parler de prĂ©occupations personnelles, d'avoir un soutien moral et affectif", rappelait-elle lors de la sortie de sa première Ă©tude sur l'isolement des seniors, en 2017.  

Soit un véritable plaidoyer pour le tissage des liens intergénérationnels non marchands. "Pour les Petits Frères des Pauvres, restaurer le lien social doit rester une démarche gratuite entre personnes qui ont choisi de se rencontrer. Les offres payantes sont des offres de service qui peuvent permettre d'aider les personnes âgées dans leur vie quotidienne, mais ne peuvent en aucun cas se présenter comme des acteurs de la lutte contre l'isolement". Une mise au point utile à l'heure où les frontières du social et de l'économique, du marchand et non marchand semblent parfois difficiles à retracer, dans le nouvel eldorado de la Silver Economy.