Mobilité : mieux penser nos déplacements

La question de la mobilité est devenue centrale dans les plans de développement territoriaux. En raison d’attentes nouvelles en matières économique, sociale et environnementale, elle fait désormais l’objet d’une approche globale et complexe qui interroge le rôle et les compétences des collectivités territoriales et mobilise l’intelligence collective.

L’évolution des modes de vie, les enjeux écologiques, énergétiques et climatiques, les contraintes budgétaires et la révolution numérique ont fait des mobilités une question centrale pour les décideurs publics. « Constatant les dégâts causés par l’étalement urbain et le règne de l’automobile, les collectivités locales ont, depuis quelques années, fait de la mobilité un sujet, si ce n’est le sujet, prioritaire et cherchent à garantir l’accès à la mobilité de tous en réduisant les mobilités individuelles motorisées », observe Olivier Schampion, urbaniste à l’Agence d'urbanisme de l'agglomération de Tours.

Pas qu’une question de réseaux…

Ces évolutions ont bouleversé les modèles économiques et les réflexions sur la question. Longtemps les territoires se sont en effet développés dans une logique quasi-exclusive de réseaux : routes et transports en commun, puis plus récemment voies cyclables et piétonnes. Aujourd’hui, en raison notamment des contraintes budgétaires, cet angle ne peut plus être privilégié. « On a cessé de considérer la mobilité sous l’angle principal si ce n’est exclusif des infrastructures qui s’est imposé dans la phase de construction urbaine dans les années 60 à 80, confirme Dominique Riou, urbaniste à l’‎Institut d'aménagement et d'urbanisme d'Île-de-France. Depuis les années 90-2000, s’est développé une approche plus riche dans laquelle il était question de demandes de mobilité, de multi-modalités et d’inter-modalités. »

… ni de richesse de l’offre

Mais cette volonté de développer une offre de modalités diversifiées et plus performantes, avec notamment une augmentation des fréquences de passage, a elle aussi montré ses limites. « Et elle n’était pas uniquement liée à une question budgétaire, analyse Dominique Riou. La croissance progressive et continuelle de l’offre, corrélée à la dispersion des lieux de vie et à la croissance consécutive de la mobilité, débouchait immanquablement sur la croissance de la circulation et, au bout du compte, sur la saturation des réseaux… »

« L'organisation territoriale est un levier permettant de peser sur la réduction des déplacements, et notamment des déplacements contraints. »

Olivier Schampion, urbaniste à l’Agence d'urbanisme de l'agglomération de Tours (ATU)

Une approche globale et complexe

La question de la mobilité doit faire l’objet d’une approche plus globale. Il s’agit en effet d’optimiser le réseau et les modalités à l’échelle des territoires contrastés (avec des centres-villes, des périphéries proches et éloignées), en focalisant chaque mode sur sa zone de pertinence, en proposant un bouquet d’offres attractives pour l'utilisateur mais aussi en agissant sur la demande.

Une action qui passe, au-delà de l’incitation aux usages les plus vertueux en matière de mobilité durable, par une interrogation de la demande même de mobilité. Pourquoi se déplace-t-on ? Aussi loin ? Et à cette heure ?... Un questionnement qui permet ensuite d’imaginer les moyens de limiter les déplacements contraints qui seront au cœur de l'aménagement du territoire. Revitalisation des centres-bourgs, développement de tiers-lieux entre le domicile et le travail pour travailler et se rencontrer…

 

Toutes les opportunités du numérique

Les nouvelles technologies de l’information sont au cœur des possibilités de cette optimisation des mobilités. Elles impactent, en effet, à la fois l’offre et la demande. La demande, d’abord, en permettant de faire davantage les choses à distance en connexion et donc en limitant les déplacements. L’offre, ensuite, car ces nouvelles technologies autorisent une optimisation du bouquet de mobilités : en améliorant l’information aux voyageurs, la gestion du trafic routier, des transports publics, le report modal vers les modes doux, la sécurité routière... En connectant mieux les réseaux entre eux, elles permettent ainsi de limiter la création de nouvelles infrastructures.

Ces potentialités numériques renforcent aussi les défis pour les acteurs de la mobilité territoriale. « Ces projets de mobilités durables se sont complexifiés. Ils sont souvent d’une haute technicité, croisent plusieurs disciplines et domaines de connaissances. Ils exigent du temps pour comprendre, discuter, échanger et décider », analyse Dominique Riou.

 

Jouer pleinement son rôle

Au-delà de ce besoin de structuration, sur le long terme, il s’agit pour les collectivités locales d’acquérir la capacité d’échanger avec ces partenaires sur le fond de ces sujets complexes.

Il est ici, comme de plus en plus souvent, question d’intelligence collective. La mobilité nécessite de prendre le temps d’une réflexion sur la compréhension des pratiques, d’un partage de la connaissance et de co-construction de solutions adaptées aux différents contextes. Un positionnement qui mobilise certaines compétences. « Pour jouer pleinement leur rôle face à leurs partenaires publics et privés, les collectivités locales doivent se doter d’une ingénierie territoriale urbaine et se former, pour savoir ce qui se fait ailleurs et pouvoir choisir les meilleurs projets pour leur territoire, » conclut Dominique Riou.

 

Olivier Schampion et Dominique RIOU sont tous deux animateurs du Club transport-mobilités de la Fédération nationale des agences d’urbanistes (FNAU - www.fnau.org)

 

Selon l’Observatoire des mobilités émergentes 2017 édité par l’ADEME, une fracture entre les aires urbaines, engagées dans une dynamique de redéfinition de leur modèle de mobilité, et le reste du territoire se confirme et s’accroît :

- les transports collectifs et l’ensemble des solutions de mobilité alternatives à l’usage du véhicule personnel, se renforcent sur les territoires où ils étaient déjà dominants ;

- l’automobile personnelle continue de progresser dans les territoires moins denses.

Si une majorité de Français (54 %) n’a toujours pas le choix du mode de transport et recourt majoritairement à l’automobile pour ses déplacements quotidiens (80 %), c’est encore beaucoup plus prégnant en zones rurale où seulement 22 % des habitants disent avoir le choix.

Source : ADEME (2017). L’Observatoire des mobilités émergentes, deuxième édition – Synthèse de l’étude

« Dans beaucoup de territoires ruraux, derrière les discours conscients des enjeux environnementaux sanitaires et sociaux, beaucoup de décideurs n’imaginent pas d’alternative à l’automobile. La prise en compte, au-delà des coûts directs, des coûts induits de la voiture devraient pourtant les amener à pousser la réflexion un peu plus loin. Ainsi incontestée, la place de l’automobile continue de peser sur les choix d’investissement en matière d’infrastructures alors qu’il faudrait consacrer le budget mobilité à l’adaptation à la voirie aux modes de transports actifs comme le vélo ou la marche. »

Florent Gallet, urbaniste Dijon, chargé d’études Agence mobilité Bourgogne Sud (AUSB)
3 questions à Olivia Neuray Coordonnatrice du pôle de compétence « Mobilité – Déplacements –Transport » au CNFPT

Quelles évolutions constatez-vous dans l’approche de la mobilité au sein des collectivités territoriales ?

Elles ont été un peu bousculées dans la période récente. Par les évolutions législatives qui ont redistribué les compétences en renforçant le tandem Région/EPCI. Par l’arrivée du numérique et l’arrivée de nouveaux acteurs privés qui leur ont proposé des services innovants. Beaucoup ont pu étoffer leur offre de mobilité en y intégrant de nouveaux services à la mobilité. De fait, les récentes Assises de la Mobilité l’ont bien montré, il faut perpétuellement innover et s’adapter aux différentes réalités territoriales pour répondre aux besoins de mobilité du quotidien. Aujourd’hui, les collectivités ne peuvent rester sur des logiques d’offres de transport : elles doivent impulser la mise en place d’un bouquet de services de mobilité, plus agile, plus inclusif, intégré dans une stratégie globale d’aménagement du territoire, prenant en compte les enjeux environnementaux/sanitaires, le tout dans un cadre budgétaire très contraint.

 

Que vous inspire ce constat ?

Que les acteurs publics ont tout intérêt à réaffirmer, réinventer peut-être aussi, leur rôle d’ensemblier, d’agrégateur d’intérêt général et de régulateur pour asseoir leur leadership. L’articulation des nouveaux services avec l’offre existante doit être pensée en mettant les acteurs autour de la table et en affirmant, dans tous les choix, l’intérêt public. Ce qui permettrait notamment de tenir davantage compte de la dimension sociale de la mobilité qui ne peut négliger des pans entiers de territoires et de population. Les acteurs publics doivent adopter une approche au final moins technique, plus transversale et territoriale, intégrant pleinement la fabrique du projet de territoire et de la ville et repositionnant l’usager au cœur de la démarche.

 

Concrètement comment peuvent-ils s’y prendre ?

Ils peuvent accompagner le changement vers une mobilité durable : meilleure articulation entre urbanisme et mobilité, développement de compétences sur les mobilités innovantes et le management de la mobilité, encouragement du report modal de la voiture - actuellement omniprésente - vers des modes plus actifs (marche, vélo…) sur les petites distances. Pour faire évoluer les comportements des usagers, il ne suffit pas de développer une nouvelle offre, il faut développer l’information et la sensibilisation pour une meilleure appropriation. Ce management de la mobilité passe par le conseil en mobilité (à travers des plateformes ou des agences dédiées), par le déploiement d’outils tels que les plans de mobilité, une réflexion sur l’organisation du travail… Il réclame une stratégie globale et se traduit par un besoin important de professionnalisation des agents.