Les bibliothèques du troisième type

L'Alpha à Angoulême, le Puzzle à Thionville, la Bibliothèque Alexis de Tocqueville à Caen et l'Estaminet à Grenay. Ces quatre espaces ont un point commun… Ils ont appliqué le concept de la "bibliothèque troisième lieu" : créer un lieu de rencontres culturelles, au sens large, pour des populations et des pratiques diversifiées…

L'Alpha à Angoulême, le Puzzle à Thionville, la Bibliothèque Alexis de Tocqueville à Caen et l'Estaminet à Grenay. Ces quatre espaces ont un point commun… Ils ont appliqué le concept de la "bibliothèque troisième lieu" : créer un lieu de rencontres culturelles, au sens large, pour des populations et des pratiques diversifiées…

Longtemps, les bibliothécaires français ont regardé avec envie les pionniers, Amsterdam et Delft (Pays-Bas) en tête, qui ont concrétisé il y a une vingtaine d'années le concept du "troisième lieu" : ce lieu de rencontre, intermédiaire entre la sphère professionnelle et la sphère privée, qui permet aux citoyens de vivre des expériences socio-culturelles (lecture, mais aussi expériences de création vidéo, musicale, artistique, ou autre), et de rencontrer d'autres citoyens et acteurs de la cité.

Aujourd'hui, ce qui n'était en France qu'un sujet de mémoire pour conservateurs de bibliothèques (*) est devenu réalité. Plusieurs projets ont fleuri ces dernières années. En septembre 2016, la ville de Thionville (Mozelle) inaugure le Puzzle. Un projet ambitieux pour une ville de 42 000 habitants, qui réunit sous le même toit (couvert d'une longue terrasse végétalisée de déambulation et de flânerie) une salle de spectacle, une médiathèque, un café, ouverts à une grande diversité de pratiques culturelles : création numérique, pratique d'un instrument, laboratoire de langues, etc.

" Derrière ce projet, il y avait une utopie : créer un lieu pour le vivre ensemble, qui pousse les publics de tous âge, toutes classes sociales, à sortir de chez eux, pour lire, créer, découvrir et recréer du lien social "

Sylvie Terrier, directrice du Puzzle.

Des projets à forte ambition sociale

A peu près à la même époque, d'autres villes ont fait un pari similaire. Grenay (Pas-de-Calais) inaugure sa Médiathèque-Estaminet en juin 2015, le Grand Angoulême, l'Alpha en décembre 2015 et Caen, la bibliothèque Alexis de Tocqueville, un an plus tard, en janvier 2017. Trois projets ambitieux, à fort enjeu social. Grenay, ex ville minière où 15 % de la population est illettrée, a voulu créer un lieu dédié pour le développement de la lecture publique, la lutte contre l'illettrisme, les inégalités d'accès à la culture et aux technologies de l'information.

Pour attirer le plus grand nombre, au-delà du public traditionnel des bibliothèques, la Médiathèque-Estaminet se veut " lieu de convivialité, de rencontre, d'échanges, d'étude et lieu d'apprentissage des règles des comportements sociaux pour un mieux vivre ensemble ". Comme à Thionville, un café occupe une place centrale, dans la tradition des "estaminets" du XIXème siècle, déjà liés à l'échange, aux rencontres, aux discussions. Une place tellement centrale qu'il a donné son nom à l'établissement culturel…

Comme Thionville ou Grenay, le Grand Angoulême, marque une rupture en évitant d'appeler son nouveau lieu culturel " bibliothèque " ou " médiathèque ". " Le terme serait réducteur, car l'Alpha ne se réduit pas à une collection de livres ou supports multimédias. Par ailleurs, il peut impressionner certains ", analyse Claire Valgrès, responsable de la programmation culturelle de l'Alpha. 

" Tout le monde n'a pas le réflexe de fréquenter une médiathèque, en revanche, chacun peut être amené à traverser un jour ce grand espace de circulation qu'est l'Alpha, et être happé par l'une des nombreuses propositions d'activités qu'il propose "

Claire Valgrès, responsable de la programmation culturelle de l'Alpha

Navires de proues de la reconquête urbaine

Conçu par l'architecte Françoise Raynaud, de l'agence Loci Anima, l'Alpha réunit cinq bâtiments juxtaposés abritant une médiathèque, un auditorium, l'incontournable café, devenu la signature des tiers lieux et un espace d'accueil temporaire pour les enfants de 18 mois à cinq ans. " Nous souhaitons nous adapter aux nouvelles attentes de la population. L'existence de familles monoparentales rend utile ce service : proposer de garder les enfants gratuitement pendant une heure pour que les parents puissent s'offrir une parenthèse culturelle ", explique Claire Valgrès.

Très vite, l'Alpha a rencontré son public. " Les habitants étaient très heureux que l'on s'implante dans cet espace à proximité de la gare, resté à l'écart de l'urbanisation ", ponctue Claire Valgrès. Les habitants l'utilisent aussi bien pour avoir le wifi, pratiquer le co-working, jouer d'une batterie électronique ou à un jeu vidéo, que faire ses devoirs, visiter une exposition, etc.

Lieu de ressourcement du lien social, les " bibliothèques tiers lieu " sont parfois utilisées comme la locomotive de revitalisation d'un quartier. à Caen, la bibliothèque Alexis de Tocqueville se veut ainsi le " navire de proue de la reconquête " du quartier de la presqu'île de Caen, une ancienne friche portuaire, destinée à accueillir " la ville du futur ", selon Joël Bruneau, président de la communauté urbaine Caen la Mer.

Deux ans après les premières inaugurations, quel bilan dresser de ces nouveaux établissements culturels ? La greffe des " tiers lieux " a-t-elle pris ? Ces derniers parviennent-ils à conquérir de nouveaux publics, autres que les habitués des bibliothèques ? Les chiffres sont encourageants… " Au niveau national, 16 % en moyenne des Français sont inscrits en bibliothèques. Sur le réseau du Grand Angoulême, un tiers de la population est inscrite ", note Claire Valgrès.

Même dynamique pour le Puzzle à Thionville : " Proportionnellement, nous touchons environ trois fois plus de public que ne le ferait une médiathèque. Mais surtout, les jeunes se sont totalement approprié cet espace. Ils ont pris l'habitude de passer après les cours, à nous de leur proposer des activités qui les motivent et d'en faire des acteurs, en co-construisant des activités ", avance Sylvie Terrier.

Alors que certains acteurs du privé, comme la marque Starbuck, cherchent à surfer sur la vague des tiers lieux, les populations donnent un signal fort aux collectivités pour qu'elles ne cèdent pas du terrain sur un sujet où elles semblent plus légitimes : la fabrique du vivre ensemble, le retour à l'esprit des places publiques, instances de dialogue et d'échange.

voir notamment le mémoire de Mathilde Servet, pour le diplôme de conservateur de bibliothèque

 

 

Dans les années 90, les bibliothèques se transforment en médiathèques et deviennent le premier équipement culturel des cités. Aujourd’hui, avec notamment l’avènement du numérique, les bibliothèques municipales se trouvent au seuil d'une deuxième mutation. Horaires, profils des bibliothécaires, vocation… Tout se réinvente.

L'internaute qui se hasarderait à taper "bibliothèques de demain" sur son moteur de recherche ne sera pas déçu. Avec 800 000 résultats obtenus dès la première requête, le sujet apparaît comme la grande préoccupation du moment, celle qui agite la profession des bibliothécaires et derrière elle, l'ensemble des collectivités territoriales.

"Les bibliothèques sont à un tournant majeur, où elles doivent réinventer leur avenir. La profession ne peut pas rester aveugle face aux évolutions de la société et à la prédominance du numérique", ponctue Sophie Perrusson, responsable de la médiathèque de Levallois. Difficile en effet de ne pas réagir face aux évolutions statistiques. "Entre 2004 et 2014, globalement, les emprunts dans notre réseau de bibliothèques ont chuté de 30 %. Mais surtout, ce mouvement s'accélère. Entre 2013 et 2014, les prêts de livre ont baissé de 10 %, la musique de 23 % et les DVD de 18 %", détaille Sophie Perrusson. Ces statistiques seraient alarmantes si elles n'étaient pas contrebalancées par d'autres…  "Le nombre d'inscrits à Levallois est stable sur plusieurs années, et la fréquentation a plutôt tendance à monter", poursuit Sophie Perrusson. Un phénomène que l'on retrouve au niveau national… Le dernier rapport national des bibliothèques municipales (cf. encadré), publié par le ministère de la Culture et de la Communication, va dans le même sens, notant une "décorrélation" entre la fréquentation des bibliothèques, qui a eu tendance à monter au cours des dernières années, et le nombre d'inscrits et d'emprunteurs, qui a tendance à  stagner, voire baisser.

Une diversification des usages

Comment expliquer ce phénomène ? Peut-être par le dynamisme des bibliothèques, qui ont su dans les années 90 s'affranchir de l’ancien modèle des bibliothèques pour épouser celui de médiathèques ouvertes à d'autres usages et d'autres publics, devenant des lieux d'animation culturelle et de médiation numérique. Les raisons de venir en bibliothèque ont été démultipliées. On n'y vient plus seulement pour emprunter des livres, mais écouter un concert, une conférence, participer à un atelier, lire la presse, réviser ses examens, s'initier à un logiciel, écouter un conteur, retrouver des amis, visiter une exposition, etc.

Résultat ? En trente ans, le nombre des usagers des bibliothèques municipales a triplé. Faut-il pour autant en conclure que le modèle actuel n'est pas menacé et que la percée des e-books, associée à la baisse des pratiques de lecture, régulière depuis les années 70 et à la concurrence des écrans, ne nécessite pas une nouvelle mutation des bibliothèques ?

S'il est trop tôt pour en tirer des conclusions fiables, la baisse de la fréquentation constatée en 2013 (voir encadré chiffres), après des années de progression, pose question. Est-elle l'amorce d'une nouvelle tendance ? Notre pays va-t-il connaître une évolution semblable aux Etats-Unis, au Royaume Uni ou aux pays scandinaves, ces pays traditionnellement en avance dans le domaine de la lecture publique, qui constatent néanmoins depuis quelques années une réduction de la fréquentation ?

Le risque est réel et les bibliothèques ne restent pas inactives face au changement de paradigme. Elles sont tout d'abord de plus en plus nombreuses à proposer une offre de livres numériques, à l'instar de la médiathèque de Levallois, qui propose de lire un livre en ligne par l'intermédiaire de la plateforme BiblioVox, et, depuis octobre 2014, de télécharger jusqu'à cinq titres par mois dans le cadre du programme français PNB (prêt numérique en bibliothèque"). "Alors qu'à chaque rentrée littéraire, nos bibliothécaires sont submergés par les réservations de livres qui font l'actualité, nos usagers ont pu pour la première fois cette année télécharger librement Le Royaume d'Emmanuel Carrère et Charlotte de David Foenkinos", témoigne Sophie Perrusson.

"Si l'on n'aime pas le changement, si l'on n'apprécie que les livres ou les archives, alors mieux vaut ne pas devenir bibliothécaire aujourd'hui. Les profils de bibliothécaires-médiateurs culturels sont en train de s'imposer "

Samuel Mabire, responsable de l'action culturelle et de la médiation au sein du réseau Rouen nouvelles Bibliothèques

Des espaces à réinventer

Les établissements expérimentent également de nouvelles modalités d'intervention : bibliothèques itinérantes (avec notamment le fab lab*(1) nomade de la bibliothèque des Ulis), ateliers de création (graphique, numérique, etc.), de jeux vidéos, médiation culturelle, ouverture vers les "nouvelles" cultures (street-art, hip hop, mangas), création de passerelles entre le livre et les autres pratiques culturelles, à l'instar du réseau Nouvelles bibliothèques de Rouen, organisateur de manifestations pluridisciplinaires autour de la culture Geek, ou de la mode, etc. Le métier de bibliothécaire  lui-même s’en trouve bouleversé, les compétences requises et les profils recherchés changeant de nature. Le bibliothécaire n’a plus seulement à gérer les acquisitions, il doit aussi être animateur, médiateur, blogueur.

En 2013, Eric Pichard, et Léa Lacroix, deux bibliothécaires de Rennes, lancent l'initiative Biblio remix (cf encadré), directement inspirée de l'expérience MuséoMix, apparue un an plus tôt. Son principe ? Rassembler durant une journée créative des personnes aux compétences diverses (bibliothécaires, habitants usagers, ou non usagers des bibliothèques, artistes, designers, développeurs informatiques et web, communauté des hackers et des "makers"(*), pour imaginer et prototyper de nouveaux modèles de bibliothèques.

Expérimentée à Rennes, Brest et en PACA, l'aventure Biblio Remix s'avère particulièrement féconde, donnant le jour à une multitude de projets, des plus utopiques aux plus accessibles. "Green Bib", joue la carte de l'écologie : un fonds spécialisé en écologie, un atelier-troquerie, un toit végétalisé accueillant un potager partagé, des ruches, des usagers qui produisent de l'énergie par leur activité, par exemple en pédalant sur des vélos… Un autre projet imagine une grainothèque. D'autres encore, un espace dédié à la relaxation et au sommeil ("le voyage d'hypnos"), un espace de troc, de rencontres affinitaires (voir encadré), etc.

Leur point commun? Tous placent l'usager au centre, beaucoup lui font jouer un rôle actif dans les animations, tablent sur des horaires élargis, plus adaptés au rythme des actifs (ouvertures tardives, nocturnes, etc.), et jouent la carte d'une certaine hybridité, devenant des lieux où l'on se distrait, aiguise sa curiosité, découvre d'autres univers, des lieux où se tissent et retissent les liens sociaux.

Certaines bibliothèques ont déjà franchi le pas, à l'instar de la bibliothèque Lucien Rose de Rennes, qui a concrétisé le projet Agora, conçu dans le cadre d'un Biblio Remix. Un samedi après-midi sur trois, les usagers, individuels ou collectifs, proposent une animation, une performance artistique, un cours de cuisine, ou un débat.

 

(1) : contraction de « fabrication laboratory » : espace de rencontre et de création collaborative qui permet de fabriquer des objets, grâce notamment à des imprimantes 3D.

(2) nouveaux bricoleurs, adeptes notamment des imprimantes 3D.