La revanche des villes moyennes, vraiment ?

Un an après le début de la pandémie, faut-il croire à un rééquilibrage entre les villes moyennes et les métropoles ? Objet de toutes les fascinations et d'attention des pouvoirs publics, l’essor des villes moyennes est-il juste une tendance ou une réalité ?

Un an après le début de la pandémie, faut-il croire à un rééquilibrage entre les villes moyennes et les métropoles ? Objet de toutes les fascinations et d'attention des pouvoirs publics, l’essor des villes moyennes est-il juste une tendance ou une réalité ?

"Le retour des villes moyennes", "L'heure de la revanche ?", etc. Cette année, le regain d'attractivité des villes de 15 000 à 100 000 habitants et les envies de mobilité des habitants des métropoles auront été au cœur de toutes les attentions médiatiques. L'année 2020 n'a pas été que l'année de la crise sanitaire. Elle a aussi été celle de la remise en cause du modèle métropolitain. « A la faveur du confinement, les Parisiens ont brutalement compris que leur vie était compliquée ! », s'amuse un élu. 

Lassés d'une qualité de vie médiocre, de logements onéreux et exigus, de l'éloignement avec la nature, les habitants des métropoles ne rêveraient plus que de s'enfuir vers des villes à taille humaine, petites ou moyennes. Ce phénomène s'appuie-t-il sur des données concrètes ? Constate-t-on ne serait-ce que le début d'une amorce d'un exode urbain ? Difficile de le dire, car on manque encore de statistiques officielles et d'études sur ces mouvements de population, comme l'explique le géographe Guillaume Faburel (cf interview). 

Les mutations des imaginaires

Pourtant, les imaginaires sont bel et bien en train de muter, et l'image des villes moyennes en même temps. « Ce qui est très perceptible aujourd'hui, c'est qu'il y a une évolution dans la façon dont on parle publiquement des villes moyennes et de l'intérêt qu'elles suscitent », note Achille Warnant, doctorant en géographie à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), auteur de l'ouvrage Les villes moyennes sont de retour aux éditions de la fondation Jean-Jaurès. 

En 2017, quand Achille Warnant débute sa thèse, les villes moyennes sont le plus souvent traitées sous l'angle de la désindustrialisation, des commerces vacants, des centres-villes en déshérence, dans la suite du livre choc d'Olivier Ramezon, Comment la France a tué  ses villes. 

Un ou deux ans plus tard, c'est le retour du boomerang. On parle désormais de renaissance des villes moyennes, notamment grâce à la magie du numérique et du télétravail. La réalité se situe sans doute entre ces deux pôles. « Les villes moyennes ont toutes des histoires et des contextes très différents », explique Achille Warnant. Et les situations sont toujours plus complexes qu'on ne le croit. « Certaines villes désindustrialisées ont un tissu de PME très dynamiques, à la pointe de la technologie, comme par exemple Vierzon avec Ledger. A Montluçon, Safran fabrique des drones. Nevers a certes subi une baisse démographique, elle a souffert, c'est vrai, mais il y a des choses qu'elle ne peut pas perdre : la Loire, son patrimoine historique, son club de rugby, un tissu associatif très dense. C'est une ville culturellement très intéressante, agréable à vivre », détaille Achille Warnant. 

Des alchimies fragiles

Si l'image des villes moyennes et leur attractivité sont en train de changer, cela se traduira-t-il par un exode urbain ? Achille Warnant invite à la prudence. « Il y a trop d'incertitudes. Impossible de prédire la durée de crise sanitaire et l'ampleur de la crise économique et sociale qui va suivre. L'hypothèse la plus probable est que celle-ci va accentuer les déséquilibres ». D'autant plus que tous les territoires ne profiteront pas de l'exode urbain. Là aussi, il y aura des gagnants et des perdants. Celles qui sont les mieux dotées en services publics, équipements culturels, patrimoine et qualité de vie tireront leur épingle du jeu. 

« Une ville, c'est une alchimie. Il faut tout pour pouvoir y vivre : pouvoir s'y soigner, s'y former etc », argumente François Dumon, président de la communauté de communes Vierzon-Sologne-Berry. « N'oublions pas que les villes moyennes sont les grandes oubliées de l'aménagement. Elles ont une telle indigence de moyens, ont beaucoup de mal à investir », abonde Boris Ravignon, maire de Charleville-Mézières. Et de préciser… « Je ne suis pas du tout un adversaire des métropoles, celles-ci sont une chance pour les territoires. Mais l'Etat doit redistribuer cette croissance vers les villes moyennes et les territoires ruraux. Aujourd'hui, il n'y a pas de réelle péréquation entre les territoires, le Fonds national de péréquation des ressources intercommunales et communales ne joue pas ce rôle ».

Un constat qui rejoint les conclusions de la Cour des Comptes qui a publié en décembre 2020 un premier bilan des créations des métropoles. Son verdict ? « Les métropoles n'entraînent pas systématiquement dans leur sillage le reste de la région, certaines se développant de manière relativement isolée ». A ce jour, le ruissellement n'a pas eu lieu. 

 

Pour Guillaume Faburel, géographe et auteur de "Pour en finir avec les grandes villes" (éditions Le passager clandestin), la pandémie a joué le rôle de catharsis, exacerbant l'aspiration des Français à d'autres modes de vie, dans des villes à taille humaine. Une chance historique, à condition que les villes petites et moyennes ne copient pas le modèle des métropoles.

On parle beaucoup en ce moment de "revanche" des villes moyennes. Mythe ou réalité ?

La pandémie a révélé et amplifié un phénomène émergent depuis plusieurs années : de plus en plus de citoyens souhaitent quitter les métropoles et aspirent à un autre mode de vie. Dans les enquêtes, les préférences sont désormais clairement exprimées : les Français préfèrent le milieu rural à l'urbain et en milieu urbain, ils préfèrent les villes moyennes aux métropoles. C'est notamment l'enseignement d'une enquête du Cepivof-AMF, publiée en septembre 2019 (1). A la question "Dans l'idéal, si vous aviez le choix, où préféreriez-vous vivre ?", 45 % des sondés répondent "à la campagne", 41 %, "dans une ville moyenne" et 13 % seulement "dans une métropole".

Il s'agit là d'une déclaration "d'intention", est-ce que les Français passent à l'acte ?

On commence à avoir des signaux en ce sens. Villes de France, l'association d'élus des villes moyennes, vient par exemple de publier avec Mytraffic un palmarès des centres villes les plus dynamiques de, tout au plus, 100 000 habitants, en s'appuyant sur les données de géolocalisation des applications mobiles, entre mars 2020 et janvier 2021 (2). La ville qui arrive en tête de ce classement est une ville de seulement 36 000 habitants, Villefranche-sur-Saône, suivie par Chambéry (58 000 habitants) et Pau (76 000 habitants). En pleine crise sanitaire, ces villes moyennes ont presque réussi à préserver les flux d'avant la crise. C'est aussi le fruit de plusieurs années de travail pour redynamyser les villes.

Dispose-t-on aujourd'hui de données chiffrées d'un nouvel exode des "urbains" vers le rural, ou des habitants des métropoles vers les villes à taille plus humaine ?

En tant que chercheurs, nous sommes tous très embêtés, car les statistiques officielles ne se sont pas véritablement saisies de cette question. En avril 2020, le Plan urbanisme construction architecture (PUCA) (3) a d'ailleurs lancé en urgence un appel à contributions sur le thème de "la crise sanitaire, la ville et l'habitat : questions pour la recherche", pour faire l'inventaire des changements que la crise sanitaire a produit en matière d'habitat.

Nous disposons de données sur les métropoles, ou encore sur la grande ruralité, mais nous sommes orphelins de statistiques précises sur les villes petites et moyennes, noyées par l’indicateur des aires urbaines. Cette invisibilité est d'ailleurs assez troublante et découle de choix politiques. Pour évaluer les phénomènes d'exode urbain, chacun est obligé d'y aller avec sa règle de trois ! Nous recoupons les données existantes, extrapolons. Pour ma part, j'estime le nombre d'habitants des métropoles qui auraient quitté ces territoires pour des villes à taille humaine entre 2015 et 2018 à 600 000- 800 000 personnes. 

Nous disposons aussi d'autres éléments, comme les variations annuelles moyennes de la population de l'INSEE sur Paris et la Petite Couronne, entre 2008 et 2013. La population continue à croître légèrement (+0,2 sur Paris et +0,6% en Petite Couronne), mais c'est uniquement dû aux naissances. Le solde migratoire, lui, est négatif : -0,6% pour Paris, -0,5% pour la petite couronne. Et à l'échelle nationale, globalement, ce sont les territoires les moins peuplés qui sont les plus attractifs.

Quelles sont les motivations de ceux qui quittent les métropoles ?

La recherche d'une meilleure qualité de vie joue un rôle déterminant et l'emploi continue également de conditionner le passage à l'acte. On assiste toutefois à des évolutions dans les choix familiaux. Certaines familles remettent en cause la bi-activité, d'autres se reconvertissent, se lancent dans des projets personnels. Ils choisissent souvent de s'implanter dans des villes qui ont le vent en poupe et sont dynamiques culturellement, qui ont une bonne offre de services publics. Ces choix ne sont généralement pas remis en cause après coup. Une très grande majorité de ceux qui ont quitté les métropoles montrent un fort niveau de satisfaction, mettent en avant le changement de rythme de vie, le rapprochement avec la nature. Mais il faut prendre en compte un élément psychologique : par pudeur sociale, on a tendance à assumer a posteriori le choix que l'on a fait, et à ne pas exprimer de véritables regrets.

Est-ce que cette attractivité des villes moyennes et petites concerne tous les territoires ?

Il est habituel de dire que les mouvements de population se concentrent sur les façades maritimes (Atlantique, les pourtours de la méditerranée), qu'il existe un "héliotropisme". Ou encore que les Français privilégient les villes moyennes satellites des métropoles.

Or il semble que le mouvement soit plus ample. Il existe plusieurs départements en retrait affectés par le mouvement : au cœur de la Bretagne, de la Sarthe à la Dordogne en passant par la Vienne, la vallée du Rhône et les Cévennes, et même parfois des régions associées à la désindustrialisation, telle la Moselle, les Ardennes ou la Haute-Saône. Le phénomène est beaucoup plus vaste et diversifié qu'on pourrait le penser au premier abord.

Parler de "revanche" des villes moyennes n'est donc pas erroné ?

Beaucoup de petites villes et de villes moyennes se frottent aujourd'hui les mains. On a vu fleurir depuis le confinement un grand nombre de campagnes de marketing territorial pour convaincre les habitants des métropoles de s'installer sur leur territoire. 

Ce rééquilibrage est une chance, à condition que l'on ne reproduise pas le modèle urbanistique des métropoles. 

Quel modèle préconiseriez-vous ?

On devrait ménager la ville, uniquement réutiliser l’existant, renouer avec le vivant. Les habitants quittent les métropoles pour gagner en qualité de vie. S'ils ne changent pas leurs manières de vivre, si les collectivités locales reproduisent le mode de vie des métropoles, leur "exode" ne servira à rien.

Trois vécus anthropologiques nous enchaînent à l'urbain : l'accélération, l'hypermobilité, le nomadisme généralisé, puis le divertissement et la sur-stimulation incessante, et enfin la dépendance à la connectivité et nos corps prétendument augmentés.

Si nous voulons travailler à une meilleure qualité de vie, il nous faut réduire notre dépendance numérique, inventer un autre rapport à la culture que celui de la sur-stimulation, sortir de la fascination que nous avons pour le modèle des métropoles, des villes-monde. S'éloigner des grandes villes suppose aussi de renoncer aux SUV, aux piscines chauffées, à la 5G, à la surconsommation, etc. 

Les villes moyennes sont plus écologiques que les métropoles, offrent un nombre de m2 d'espaces verts très largement supérieur à celui des métropoles. Mais si l'on y reproduit l'aménagement des métropoles, on perdra le bénéfice du desserrement des villes.  

Cet exode urbain est-il inédit dans l'histoire des hommes ? 

Les hommes ont commencé à se regrouper à la période du néolithique, en Mésopotamie, le berceau de la révolution agricole. L'objectif de cette concentration humaine était déjà économique et politique : il s'agissait de concentrer les bras autour des moyens de production, ceux de la terre.. Cela a permis, par l’organisation économique et politique, d'augmenter la productivité agricole, puis celle de l'industrie lors de la révolution industrielle. Aujourd'hui, ce modèle n'est plus soutenable, il faut "desserrer" les villes. Il y a eu plusieurs moments de l'histoire où l'on a constaté un desserrement des villes, par exemple dans les états fédéraux, comme la Suisse. Il y a eu aussi bien sûr les exodes urbains massifs imposés au moment des réformes agraires, en Chine ou au Vietnam. Les famines, les épidémies ont également généré des mouvements de desserrement de la population. Mais il y a aussi des mouvements de retour à la terre volontaires, avec par exemple à la fin du XIXème siècle le mouvement des naturiens, critiques du gigantisme industriel et pionniers de l'écologie politique. 

Aujourd'hui, nous assistons à quelque chose de différent. Ce qui est décisif dans l'évolution actuelle, c'est la généralisation d'une prise de conscience écologique. C'est une rupture anthropologique. Les gens veulent retrouver ce qui est vivant en eux, avoir un rapport direct et sensible à leur environnement, faire des choses avec leurs mains, être moins dépendant de toutes nos délégations techniques, économiques, urbanistiques extérieures, manger ce qu'ils produisent, fabriquer ce dont ils ont besoin...Et ils sont de plus en plus nombreux à franchir le pas. 

L'exode des métropoles est également lié à des contraintes économiques. On quitte les métropoles car il devient de plus en plus onéreux de se loger ? 

Bien sûr. Aujourd'hui, les grandes métropoles ont surtout besoin des cols blancs pour faire tourner les "mégamachines métropolitaines". D'où le mouvement croissant d'embourgeoisement et de gentrification des villes. Les classes populaires sont progressivement chassées des métropoles. En 1968, selon l'INSEE, les ouvriers et employés représentaient 60 % des actifs dans quatre grandes villes Françaises (Lille, Lyon, Nantes, Toulouse), aujourd'hui, cette proportion a chuté à 39,4 %. 

Vous êtes l'un des initiateurs des "états généraux de la société écologique post-urbaine" organisé par un groupe de chercheurs et de militants. Quel est l'objectif de cette initiative ?

A l'heure où de nouveaux équilibres territoriaux se dessinent, où les cartes semblent se rebattre, nous voulons mettre en débat les modes de vie, réfléchir à des modèles davantage soutenables, organisés autour des villes petites et moyennes, et des nouvelles ruralités. L'avenir est à la déconcentration, la relocalisation, la décroissance, la démocratie directe.

Ces états généraux, si l'actualité épidémique le permet, auront lieu durant l’été 2021(4). 32 organisations y participent, comme la Fondation de l'écologie politique, Terre de liens, les Colibris, ATD Quart Monde, Habicoop - AURA, le Mouvement rural de jeunesse chrétienne, Notre Affaire à Tous, le Réseau des territorialistes, etc. L'objectif est de réfléchir et d'échanger sur les expériences en cours, qui sont nombreuses, en vue d’inciter à enfin se poser la question globale de l’équilibre écologique et social du territoire hexagonal. 

 

(1)  Deuxième enquête de l'observatoire de la démocratie de proximité AMF-Cevipof/SciencePo, septembre 2019. banquedesterritoires.fr

(2)  lefigaro.fr

(3) urbanisme-puca.gouv.fr

(4) Informations sur post-urbain.org

 

Nevers a longtemps été la ville des rendez-vous ratés. À deux heures de Paris, face à la Loire, la ville est riche du deuxième patrimoine historique de la Bourgogne après Dijon et connaît un taux de chômage inférieur de deux points à la moyenne nationale (moins de 7 %). Mais qui le sait ? Méconnue, elle a longtemps pâti de plusieurs handicaps, à commencer par l’absence d’autoroute, arrivée tardivement. Depuis quelques années, un rééquilibrage se dessine. La ville a été retenue pour le programme action Coeur de Ville, qui lui a permet de redynamiser le centreville, puis dans le cadre de la « démétropolisation de Bercy », pour accueillir des fonctionnaires de la direction générale des finances. Retour en grâce ? La municipalité met tout en oeuvre pour dynamiser la ville, avec notamment une cellule d’accueil afin d’attirer les entreprises, les salariés et leurs conjoints (programme Win in Nevers), et un spot télé « Destination Nevers. Pour un jour, pour toujours… » diffusé en mai dernier. Nevers dispose d’une carte maîtresse, son dynamisme en matière de numérique et de développement des territoires intelligents.

« Les politiques publiques s’intéressent à nos territoires après 40 ans d’absence, la pandémie renforce leur attractivité… J’ose croire que Nevers, après avoir mangé son pain noir, va manger son pain blanc ! J’y ai cru en tout cas bien avant la crise sanitaire. Les villes médianes, ces territoires de l’entre-deux, intermédiaires entre les grandes villes et le monde rural gagnent à être connues. Il faut arrêter de penser que tout se passe dans les métropoles et qu’il n’y a pas de salut en dehors d’elles. Le numérique est une chance à saisir pour réinventer les villes médianes et rétablir leur attractivité, notamment grâce à l’essor du télétravail. C’est dans cet esprit que Nevers Agglo s’est uni à la ville québécoise de Shawinigan pour créer en 2018 le sommet international de l’innovation des villes médianes (SIIVIM) et développer la coopération entre les « territoires intelligents. »

Denis Thuriot, Maire de Nevers.

Il y a trois ans, le département de la Manche donnait le jour à Latitude Manche, une agence chargée de renforcer l’attractivité du territoire. « Nous nous sommes dit qu’il fallait aller au-delà de l’approche touristique, travailler également sur des problématiques comme la démographie médicale et les besoins de recrutements des entreprises »,explique Jean-Marc Julienne, son président. La Manche (seulement 6,3 % de taux de chômage) compte un tissu très dense de grandes et moyennes entreprises qui recherchent en permanence des candidats à l’embauche, sur des métiers parfois en tension. En 2020, 3 000 postes restent à pourvoir sur le département. L’agence d’attractivité déploie un dispositif complet pour attirer de nouveaux candidats, baptisé « Ma nouvelle vie dans la Manche ». Au programme, des afterworks organisés dans des cinémas avec les recruteurs, (relayés en 2020 par des salons virtuels de l’emploi en raison du contexte sanitaire), un film publicitaire, un site Internet maviedanslamanche.fr (pour faire découvrir la Manche et faciliter les projets d’installation), ainsi qu’un dispositif d’accompagnement des candidats. « Ce dispositif, c’est véritablement du « cousu main ». Nous commençons par écouter les besoins des candidats à l’installation dans la Manche, et nous déployons après l’accompagnement le plus adapté », explique Jean-Marc Julienne. Cela peut être une mise en relation avec les employeurs, une nuit d’hôtel pour visiter la région avant de prendre une décision d’implantation, un appui pour trouver un logement ou un emploi pour le conjoint, etc. Depuis le début de l’opération, 3 000 personnes ont participé à un job dating, dont 300 qui tentent l’aventure d’une « nouvelle vie dans la Manche. »

« L’intérêt d’un tel dispositif, c’est que nous valorisons l’ensemble de notre territoire. La Manche a la chance d’avoir cinq villes attractives très différentes, qui peuvent convenir à des projets de vie très divers. »

Jean-Marc Julienne, Président de Latitude Manche.

« Alès, la capitale qui ne manque pas d’air ». En juin dernier, la ville d’Alès s’offrait les couloirs des métros parisiens pour capter l’attention des Franciliens de plus en plus nombreux à vouloir quitter la capitale depuis le déclenchement de la pandémie. Christophe Rivenq, 1er adjoint à la ville d’Alès et président d’Alès Agglomération en rêvait depuis les années 80 où, tout jeune étudiant, il avait découvert dans le métro la campagne « Montpellier la surdouée », l’une des toutes premières expériences de marketing territorial. « J’avais trouvé cela très culotté, et je rêvais de faire la même chose pour Alès », se rappellet- il. L’occasion vient avec la crise sanitaire qui fait chuter les tarifs publicitaires. « On a eu 24 heures pour imaginer une campagne. » Une initiative qui n’est pas passé inaperçue. « Nous avons eu beaucoup de retombées médiatiques, de réactions positives. C’était le but du jeu : nous faire connaître, pas attirer 10 000 nouveaux habitants ! ».

« La métropolisation s’est faite au détriment des autres territoires. Les villes à taille humaine, comme la nôtre -je préfère ce terme à celui de « villes moyennes » en ont souffert. Nos territoires étaient traités avec une certaine condescendance comme si l’intelligence était l’exclusivité des métropoles. À différents signes, nous sentons que les choses sont en train de bouger. Les jeunes, qui ne pensaient qu’à partir faire fortune ailleurs, souhaitent rester à Alès. De jeunes couples de parisiens viennent s’installer. Les changements sont arrivés petit à petit, depuis environ cinq ans, au fur et à mesure que les préoccupations environnementales prenaient de l’ampleur. Les gens comprennent qu’il n’est pas nécessaire de tout concentrer sur une même ville, que l’on peut travailler en réseau avec les autres acteurs du territoire, situés à une cinquantaine de kilomètres. Cela crée des territoires beaucoup plus vivables et équilibrés. »

Christophe Rivenq, 1er adjoint à la ville d’Alès, président d’Alès Agglomération.

Écouter Léonore Moncond’huy, jeune maire élue à la tête de Poitiers l’été dernier, fait comprendre à quel point nous sommes peut-être en train de changer d’époque. Pas de grands discours sur l’attractivité de la ville ou de stratégie « dure » de marketing territorial, aucun revanchisme par rapport à la perte du statut de capitale régionale au profit de Bordeaux, et une vision résolument non concurrentielle des relations entre les territoires. « Les villes moyennes ont leurs propres atouts par rapport aux métropoles. On se rend de plus en plus compte qu’elles répondent tout autant, sinon mieux aux attentes de la population actuelle, notamment du point de vue de la qualité de vie », explique-t-elle. Rien de plus mortifère finalement que ce désir « d’avoir tout des grandes » et de répliquer à l’identique ce qui se fait ailleurs, alors qu’il serait plus vertueux de jouer sur les complémentarités et l’effet d’entraînement des uns sur les autres. « Ce que nous faisons chez nous a une valeur, il faut arrêter de regarder à côté ». Quand on parle de Poitiers à Léonore Moncond’huy, elle évoque tout aussitôt les autres villes voisines, Niort, Parthenay, La Rochelle, etc. « Je suis moins portée sur les totems de l’attractivité que sur la dynamique locale. Notre ambition est d’être un animateur des territoires : de mettre en réseau tous les acteurs économiques, territoriaux pour développer un écosystème local. » Dans cette optique, attirer les grandes entreprises à Poitiers est finalement moins important que de développer les projets locaux. La nouvelle municipalité veut donc créer un guichet unique pour les porteurs de projet. « Avant d’attirer des entreprises, il est important de garder les acteurs économiques sur le territoire et de créer un contexte favorable à leur développement. » Tout en jouant sur les synergies de territoires. Poitiers, berceau de l’entreprise Libellud, éditeur de jeux de sociétés, travaille ainsi avec Parthenay, terre d’accueil du festival ludique international, sur la constitution d’un écosystème d’innovation dédié aux jeux, un secteur en plein développement.

« Si l’on veut limiter les effets de centralité et de concentration des ressources, il faut commencer par appliquer ces principes à soi‑même, visà‑vis des autres communes de l’agglomération. On est toujours le petit ou le grand de quelqu’un. »

Léonore Moncond'huy, Maire de Poitiers.

Paris-Vierzon-San Francisco. Qu’on se rassure… Ce n’est pas le nouveau slogan de la Communauté de communes Vierzon-Sologne-Berry, mais la signature non dénuée d’ironie qui figure sur les produits de Ledger, une start up française spécialisée dans la sécurisation des cryptomonnaies, qui a choisi d’installer son usine à Vierzon. Avec elle, Vierzon a trouvé sa licorne et sa locomotive. « Nous avons eu beaucoup de chance. Nous avons cru dans cette start up qui s’est avérée une success story. Sa présence fait boule de neige et attire de nouveaux acteurs », explique François Dumon, président de la Communauté de communes. Autour d’elle, tout un pôle numérique est en train de se constituer. Le CNAM a mis en place en 2020 une formation « Pass Pro Numérique », l’école de développeurs de logiciels Algosup a choisi Vierzon, jugeant beaucoup plus intéressant de s’installer dans une ville moyenne que dans une métropole : la cherté du foncier est en effet l’une des principales difficultés que les écoles rencontrent lors de leur création. Plutôt que de « revanche » des villes moyennes, François Dumon préfère parler de « rebond » : « Nous avons connu des heures très difficiles. Vierzon avait un profil monoindustries, notamment avec la porcelaine. Ces activités n’ont pas résisté à la crise de 2008, mais d’autres ont pris le relais. Aujourd’hui, plus de 30 % des emplois relèvent de l’industrie. » Alors que le Cher perd chaque année des habitants, la démographie est stable et Vierzon connaît, comme beaucoup de villes moyennes, une augmentation des transactions immobilières depuis le début de la pandémie. Reste à consolider cette tendance positive. « L’un des enseignements du passé, c’est qu’il faut être très rapide : si une entreprise vient nous voir, il faut avoir du foncier et des bâtiments libres et débloquer rapidement les aides, etc. », conclut François Dumon.

 « L’un des enseignements du passé, c’est qu’il faut être très rapide : si une entreprise vient nous voir, il faut avoir du foncier et des bâtiments libres et débloquer rapidement les aides, etc. »

François Dumon, président de la Communauté des communes de Vierzon-Sologne-Berry.

Besançon a perdu il y a six ans sa place de capitale régionale avec la réforme territoriale. Loin d'être un traumatisme, cette perte lui a permis de dessiner un réel projet de territoire avec les 68 communes de la communauté urbaine. 

Si le mot n'était pas aussi galvaudé, on oserait parler de "résilience"…  On n'ose pas, mais pourtant, c'est bien de cela qu'il s'agit. En 2014, la réforme territoriale fusionne les régions en 13 grandes régions. Besançon, ancienne capitale régionale de la Franche-Comté perd ce statut au profit de Dijon et devient le second pôle administratif de la Bourgogne Franche-Comté. 

« Paradoxalement, cette perte a eu plutôt des effets positifs. Nous avons été obligés de nous réinventer, de réfléchir à l'avenir de notre territoire à l'échelle intercommunale », explique Pascal Schultz, chef de projet Attractivité et rayonnement du Grand Besançon.

Créée le 1er juillet 2019, la Communauté urbaine du Grand Besançon peut compter sur différents atouts, notamment touristique mais aussi économique. Avec 68 communes pour 194 382 habitants en 2018, elle constitue la deuxième intercommunalité de la Bourgogne Franche Comté, Besançon jouant le rôle de centralité avec 120 000 habitants. 

Dans la strate des villes à taille humaine, elle est dans le peloton de tête des villes les plus vertes de France et a été élue capitale de la biodiversité en 2018. « Les forêts sont à deux kilomètres du centre-ville, la rivière, le Doubs, est omniprésente et fait le tour de la ville. Besançon n'opère pas de rupture entre la ville et la nature. La ville est dans la nature et la nature est dans la ville », ponctue Pascal Schultz. Et d'ajouter « elle correspond à ce que recherchent aujourd'hui tous les habitants des métropoles, depuis la pandémie : une ville à taille humaine, où l'on respire, très connotée "outdoor". On peut y faire des randonnées, du kayak au plein cœur de la ville, du parapente. En même temps, on ne s'y ennuie pas : la vie culturelle est très riche, les services publics bel et bien présents, le patrimoine architectural important ».

Pour valoriser ses atouts, le Grand Besançon a construit une marque territoriale, dotée d'un slogan "Besançon Boosteur de Bonheur". Les 68 communes ont voté pour, acceptant de mettre en avant le nom de la ville centre. « Cela a fait partie de la discussion, bien sûr, mais l'intercommunalité existe depuis une vingtaine d'années, et beaucoup de chemin a été parcouru. Les élus ont compris qu'ils avaient tout intérêt à agir ensemble », se souvient Pascal Schultz. Un élu a même précisé « c'est vrai qu'une marque territoriale est notamment faite pour l'extérieur. Quand je suis en Bretagne, je ne me présente pas en disant que j'habite le "Grand Besançon"! Je dis "Besançon" »?

Relayée par des campagnes, essentiellement sur les réseaux sociaux, mais aussi dans le métro parisien, la marque territoriale contribue à accroître la notoriété de Besançon comme "city break", notamment auprès des touristes. « Nous avons dans un premier temps travaillé la cible des touristes, en pensant que cela pourrait agir comme courroie d'entraînement pour l'attractivité en général. Quelqu'un qui découvre Besançon en touriste peut décider un jour de s'y installer ou d'y créer une entreprise », explique Pascal Schultz. Une campagne sur l’attractivité résidentielle a vu le jour récemment.

Depuis quelques années, Besançon est sur une pente ascensionnelle en matière de tourisme étranger. Récemment, les Chinois ont rejoint la clientèle plus habituelle des Allemands, Belges, Néerlandais et Suisses. Les tours opérateurs ont mis Besançon au programme, en raison notamment de la présence de la maison natale de Victor Hugo.  

 

 « Nous avons pour l'instant surtout travaillé la cible des touristes, en pensant que cela pourrait agir comme courroie d'entraînement pour son attractivité en général. Quelqu'un qui découvre Besançon en touriste peut décider un jour de s'y installer ou d'y créer une entreprise ». 

Pascal Schultz, chef de projet attractivité et rayonnement du Grand Besançon.