Relocalisons ! Oui, mais quoi et comment?

En faisant prendre conscience de notre dépendance croissante vis-à-vis de marchés extérieurs, la crise sanitaire a joué le rôle d’électrochoc. Comment était-il possible qu’un pays aussi développé que le nôtre ne puisse assurer la distribution de masques aux soignants et que certaines entreprises voient leur production stoppée, faute de pouvoir se faire approvisionner par leurs sous‑traitants étrangers ? Passée la stupeur, la relocalisation est devenue un sujet majeur. Les régions se sont emparées de la question et multiplient les actions : dispositifs de soutien, pactes de relocalisation, mise en relation des entreprises et sous-traitants locaux, réflexions sur les filières, investissements directs, etc. Une effervescence prometteuse, qui ne doit pas faire oublier la complexité des politiques de localisation et relocalisation. Que relocaliser ? Comment ? Dans quel but ? Prises dans l’urgence, les régions ont choisi d’avancer de manière à la fois pragmatique et volontariste, en conciliant le temps de la réflexion et de l’action. Celui du diagnostic des potentialités du territoire et du soutien immédiat des entreprises prêtes à se lancer…

 

Si la relocalisation est sur toutes les lèvres depuis la crise sanitaire, beaucoup d’économistes mettent en garde contre une approche simpliste du problème. L'erreur serait d'y voir une solution à tous les problèmes : l'indépendance et la souveraineté de la France, la désindustrialisation et la crise de l'emploi, etc. Les politiques de localisation et de relocalisation sont des questions complexes. Focus.

En faisant prendre conscience de notre dépendance croissante vis à vis de marchés extérieurs, la crise sanitaire a joué le rôle d'électrochoc. Comment était-il possible qu'un pays développé comme le nôtre ne puisse assurer la distribution de masques aux soignants ou que certaines entreprises voient leur production stoppée, faute de pouvoir se faire approvisionner par leurs sous-traitants étrangers ?

Passée la stupeur, le nouveau mot d'ordre des collectivités est devenu la relocalisation. Les régions se sont emparées de la question très tôt et ont multiplié les annonces : dispositifs de soutien, pactes de relocalisation, mise en relation des entreprises et sous-traitants locaux, réflexions sur les filières, investissements directs, etc. Des initiatives confortées à la fin août par la décision du président de la République de consacrer 15 des 100 milliards du plan de relance aux relocalisations et à l'innovation. 

Une effervescence prometteuse, qui ne doit pas faire oublier la complexité des politiques de relocalisation. Le sujet n'est pas nouveau et les expériences passées montrent les difficultés de ces politiques. Avant la crise du Covid, les gouvernements de Nicolas Sarkozy (avec Yves Jego), puis de François Hollande (avec la politique d'Arnaud Montebourg en faveur du « made in France ») se sont s'emparées du problème. Avec des effets relativement modestes. Entre mai 2014 et septembre 2018, on pouvait dénombrer 98 cas de relocalisations, soit 2 990 emplois créés. 

Des effets limités en matière d'emplois

Les effets sur l'emploi sont d'autant plus réduits que la relocalisation s'accompagne souvent d'une robotisation des process de fabrication. En 2010, Rossignol décide de relocaliser la conception de 60 000 paires de skis jusqu'alors produites à Taïwan. L'opération est emblématique (les skis, surfant sur l'engouement récent pour le made in France, sont ornés du macaron "Born in Chamonix-Mont Blanc Valley"), mais permet de n'embaucher "que" 25 salariés dans l'usine de production de skis de Sallanches. Dix ans plus tard, l'euphorie n'est plus de mise. Le 22 septembre dernier, Rossignol annonçait la suppression de 61 emplois sur 124 sur ce même site de Sallanches. L'exemple illustre parfaitement les limites et la fragilité des politiques de relocalisation.

L'erreur serait de voir dans la relocalisation la solution à tous les maux, en vrac : la désindustrialisation, la crise de l'emploi, l'indépendance économique de la France et la sécurisation des approvisionnements. Mais aussi de se focaliser sur la relocalisation au sens strict, alors que l'avenir de l'industrie passe aussi par la défense du tissu industriel en place (prévenir les délocalisations) et par la localisation d'activités nouvelles. Des enjeux bien compris des collectivités locales qui ont multiplié les plans de soutien aux entreprises lors de la crise sanitaire. « L'urgence, c'est de consolider ce qui est produit localement. C'est moins « glamour » que la relocalisation, mais tout aussi efficace en termes de politique publique », déclarait en juin dernier Nadia Pellefigue, vice-présidente de la région Occitanie à France Info.

Une urgence d'autant plus forte que la crise sanitaire a paradoxalement accéléré le mouvement de délocalisation. 

Face à la délocalisation, la meilleure parade est, peut-être, selon certains économistes (comme Isabelle Méjean, professeur à l'école polytechnique et lauréat du prix du meilleur jeune économiste 2020) d'investir dans des secteurs d'avenir, de localiser des activités nouvelles, plutôt que de relocaliser. Inutile d'essayer de concurrencer les pays asiatiques sur des produits comme l'Iphone, la France ayant trop de retard… En revanche, elle garde toutes ses chances par exemple pour les véhicules à hydrogène ou électriques. 

Les activités liées à la transition écologique sont d'autant plus porteuses qu'elles sont fortement créatrices d'emplois. Selon l'Ademe, 140 000 emplois ont été ainsi créés entre 2006 et 2016 dans les secteurs du transport, des énergies renouvelables et du bâtiment résidentiel. Des régions comme les Pays de la Loire ont compris le potentiel de ces nouvelles filières et pris position. La région a apporté son soutien à Lhyfe, la toute première usine d'hydrogène vert française, qui verra le jour à Bouin, en Vendée, et prévoit d'investir dans des projets d'avion, bateau, TER à hydrogène.

 

En faisant prendre conscience de notre dépendance croissante vis-à-vis de marchés extérieurs, la crise sanitaire a joué le rôle d’électrochoc. Comment était-il possible qu’un pays aussi développé que le nôtre ne puisse assurer la distribution de masques aux soignants et que certaines entreprises voient leur production stoppée, faute de pouvoir se faire approvisionner par leurs sous‑traitants étrangers ? Passée la stupeur, la relocalisation est devenue un sujet majeur. Les régions se sont emparées de la question et multiplient les actions : dispositifs de soutien, pactes de relocalisation, mise en relation des entreprises et sous-traitants locaux, réflexions sur les filières, investissements directs, etc.

Une effervescence prometteuse, qui ne doit pas faire oublier la complexité des politiques de localisation et relocalisation. Que relocaliser ? Comment ? Dans quel but ? Prises dans l’urgence, les régions ont choisi d’avancer de manière à la fois pragmatique et volontariste, en conciliant le temps de la réflexion et de l’action. Celui du diagnostic des potentialités du territoire et du soutien immédiat des entreprises prêtes à se lancer…

Grand Est
Jouer sur la politique d’achat des entreprises

Première région durement touchée par la crise sanitaire, le Grand Est a réagi très vite à la question de la relocalisation. Pendant la crise, un certain nombre d’industriels avaient fait part aux services économiques de la Région, de ruptures d’approvisionnement sur certaines pièces indispensables à leur activité. Un comble sachant que la région bénéficie d’un tissu diffus de 16 500 entreprises industrielles, dont certaines auraient tout à fait été capables de leur fournir ces pièces. La Région Grand Est décide donc d’aider les entreprises à faire évoluer leur stratégie d’achat : est-ce qu’à qualité et tarif égaux, elles ne pourraient pas s’approvisionner auprès d’entreprises locales ? L’expérience débute avec dix entreprises pilotes. Assistées par un cabinet de conseil, celles-ci bénéficient d’un diagnostic de leurs achats et de leurs vulnérabilités. Parallèlement, une recherche est lancée sur les entreprises de la région qui pourraient répondre à leur demande. Un travail initié avant l’été qui devrait se traduire par de premières concrétisations dans les prochains mois.

« Notre démarche suscite un réel intérêt de la part des industriels. Les dirigeants ont beaucoup souffert de voir leur outil de production paralysé et de nouvelles solidarités ont émergé entre les entreprises locales, qui se sont notamment mutuellement prêté des collaborateurs pendant la crise sanitaire. Travailler sur les stratégies d’achat des entreprises est assez nouveau pour les Régions, davantage habituées à intervenir sur les investissements et la modernisation des entreprises. En dressant la cartographie des acheteurs et fournisseurs locaux, on s’aperçoit que beaucoup de réponses existent localement, soit dans l’immédiat, soit potentiellement, en faisant évoluer à la marge l’activité des sous-traitants. Une entreprise qui plie de la tôle peut le faire aussi bien pour l’automobile que le bâtiment, une autre qui travaille les chutes de bois peut tout à fait fabriquer des granulés pour les chaudières à bois. »

Lila Merabet Vice-Présidente. Délégation à la thématique Compétitivité, Innovation et Numérique

Occitanie
L’ARIS, bras armé de la relocalisation

Le 16 juillet dernier, la Région Occitanie présentait en même temps que son plan de relance un nouvel outil d’intervention sur le territoire, l’Agence régionale pour les investissements stratégiques (ARIS). Son rôle ? Investir dans des projets de création, transformation, diversification et développement des entreprises. Plusieurs secteurs stratégiques sont priorisés, comme l’alimentation, la santé, le numérique mais aussi l’énergie et l’économie circulaire. « Nous sommes réalistes, nous ne cherchons pas à relocaliser toute une filière entière, nous ciblons un maillon de la chaîne à forte valeur ajoutée sur lequel une entreprise locale aurait intérêt à se développer », commente Marie-Thérèse Mercier, conseillère régionale, vice-présidente de l’Agence régionale de développement d’Occitanie (Ad’Occ).

L’identification de ces opportunités a fait l’objet d’une étude préalable, menée en un temps record au cœur de la crise sanitaire. « Ce travail a mis en lumière des potentialités inexplorées. Par exemple, on produit dans notre région du blé dur, mais pourtant, il n’existe plus sur l’Hexagone de fabricant de pâtes », poursuit Marie-Thérèse Mercier. Une fois ces secteurs identifiés, l’ARIS entre alors en scène auprès des porteurs de projet, proposant accompagnement foncier, ingénierie et investissement direct dans l’entreprise. « C’est important d’avoir en main tous ces outils si l’on souhaite déployer une politique active de relocalisation. Car une telle politique ne se décrète pas. Il faut allier puissance d’action, rapidité et agilité. » Soit la feuille de route donnée le 16 juillet à l’ARIS.

« Au-delà du développement économique, il y a aussi la volonté de promouvoir un modèle plus vertueux. Les aides sont soumises à des conditions. Nous priorisons les projets créateurs d’emplois, frugaux et écologiques. »

Marie-Thérèse Mercier, Conseillère régionale, Vice‑Présidente de l’Agence régionale de développement d’Occitanie (Ad’Occ)

Pays de la Loire
Une démarche globale, initiée avant la crise sanitaire

Si la crise sanitaire a joué un rôle dans la politique d’incitation à la localisation ou relocalisation, c’est celui de l’accélérateur. « Notre démarche n’est pas nouvelle, c’est une approche de fond, initiée en 2015. Les outils sont les mêmes, mais nous avons accéléré les délais pour faire face à l’urgence. Nous prenons les décisions beaucoup plus vite », note Laurent Caillaud, conseiller régional, membre de la commission entreprise, développement international, tourisme, innovation, enseignement supérieur et recherche. Pour favoriser le développement local des entreprises, la région a opté pour une approche globale. Elle propose aux entreprises, via son agence économique Solution&co, un véritable parcours de localisation, soutenant tout d’abord le diagnostic sur le positionnement de l’entreprise et l’efficience de sa chaîne d’approvisionnement, puis les tests et les investissements de l’entreprise. Et ça marche ! Avec le soutien de la région, l’entreprise Colart vient derapatrier dans la région des lignes de production installées en Chine.

« Notre objectif est à la fois de protéger les activités déjà en place et de développer de nouvelles filières en renforçant nos points forts. Avant de réfléchir à une relocalisation, il est important de soutenir les entreprises qui souhaitent se développer sur le territoire. C’est notamment ce que nous avons fait récemment avec l’entreprise vendéenne de fabrication de meubles pour les particuliers, en soutenant financièrement l’ouverture d’une nouvelle unité de production dédiée au nouveau marché de l’agencement professionnel sur mesure. Avec une telle politique, nous préservons les « pépites » industrielles de notre territoire. Nous avons la chance d’avoir dans la région un maillage important d’entreprises industrielles familiales. Il est important de les aider à se développer, innover et gagner en compétitivité. On ne localise, ni ne relocalise pas si l’on n’est pas compétitif et innovant. »

Laurent Caillaud, Conseiller régional

Auvergne Rhône-Alpes
La prime au « made in Auvergne Rhône-Alpes »

La crise sanitaire a fait prendre conscience à la région Auvergne Rhône-Alpes des risques liés à la forte dépendance de la France sur certaines productions vis-à-vis des pays étrangers, que ce soit la Chine, l’Europe centrale ou le Maghreb. Le 1er juillet, celle-ci lève le voile sur un plan de relance d’un milliard d’euros, dont 300 millions consacrés à la relocalisation d’activités. Soit un doublement de l’enveloppe prévue initialement. La Région croit dans un potentiel important de relocalisation et entend soutenir les entreprises qui portent de tels projets. Déployées au début du confinement, les premières aides ont déjà porté leurs fruits. Le jour même de la présentation à la presse du plan de relance, la Région pouvait, en effet, communiquer sur plusieurs relocalisations déjà engagées. L’entreprise GemOptics vient de relocaliser sa production de lunettes de protection, jusqu’ici fabriquées en Chine, à Oyonnax. Chamatex, un fabricant de chaussures haut de gamme prototypes qui s’appuie sur une technologie de scannage du pied a adopté la même démarche, créant entre 36 à 40 emplois. Europe Services, un fabricant-vendeur et loueur de véhicules de déneigement rapatrie à Aurillac sa production jusque-là assurée par un sous‑traitant d’Europe de l’Est. De son côté, le cimentier Vicat relocalise son siège parisien à l’Isle d’Abeau en Isère et Lou-Légumes, spécialisée dans la production de champignons frais, s’installe à Chaspuzac en Haute-Loire et prévoit le lancement de deux unités de production. Une petite révolution sachant qu’aujourd’hui 70 % des champignons de Paris sont produits en Chine. Avec cette première vague de relocalisation/ localisation, la Région table sur 700 emplois nouveaux créés. Objectif affiché : rapatrier, si possible, jusqu’à 10 000 emplois dans la région.

Nouvelle-Aquitaine
Sécuriser l’accès aux médicaments

Pour l’exécutif de la Région Nouvelle-Aquitaine, la crise du Covid a fait l’effet d’une « bombe ». « Comment était-il possible qu’un pays riche ne puisse sécuriser l’accès à des médicaments indispensables aux services de réanimation comme les hypnotiques ou les anesthésiants ? C’était aberrant », note Érika Jouhet, chargée de mission industrie compétitivité et santé à la Région. Le problème n’est pourtant pas nouveau. Depuis une dizaine d’années, les experts s’inquiètent de cette dépendance croissante de la France à l’étranger et de la perte des compétences notamment sur les principes actifs, qui constituent le coeur des médicaments. « Aujourd’hui, 60 à 80 % des principes actifs sont fabriqués hors de l’union européenne. Il y a 30 ans, ce pourcentage ne dépassait pas 30 % », poursuit-elle. Le Conseil régional de Nouvelle-Aquitaine, décide de créer en mars 2020 un groupe de travail sur le sujet. Sa mission ? Étudier la façon dont la Région pourrait contribuer à sécuriser l’accès des Français aux médicaments et comment elle pourrait récupérer une partie des compétences pharmaceutiques, en renforçant du même coup l’industrie régionale.

Le groupe de travail réunit des groupes pharmaceutiques comme Sanofi, Upsa, Merck et le façonnier Catalent, ainsi que des acteurs des industries chimiques, des spécialistes des biotechnologies et l’école des biotechnologies ENSTBB.« Notre objectif n’est pas de nous lancer dans une course avec les autres pays, avec l’Inde ou la Chine par exemple pour récupérer la production des médicaments, mais plus finement d’étudier la chaîne de valeurs de l’industrie pharmaceutique pour identifier les compétences que nous pourrions réacquérir notamment dans des domaines où une entreprise peut assurer un “saut technologique” », ponctue Érika Jouhet. L’une des pistes ? Rechercher des alternatives aux médicaments existants avec des principes actifs biosourcés. À la fin de l’année, un binôme devrait remettre des propositions concrètes de projets à développer dans les deux à trois prochaines années.

 

Le cabinet PwC France et Maghreb a publié en juillet une étude sur la relocalisation des achats stratégiques avec le Conseil national des achats (CNA). Premier enseignement majeur : les acheteurs sont prêts à rapatrier une partie de leurs approvisionnements. 

Interview Olivier Lluansi, associé expert des filières industrielles au sein de l'entité de conseil en stratégie de PwC, travaille sur des missions auprès du secteur public et auprès des entreprises du secteur manufacturier. 

 

Quels sont les faits marquants de l'étude relocalisation réalisée par PwC et le CNA ?

Le plus frappant est sans doute l'intérêt que les acheteurs portent à ce sujet. Avec cette enquête, PwC et le CNA ont fait un pas de côté. Traditionnellement, la relocalisation est en effet abordée sous l'angle de l'offre et des filières. Or, après 40 ans de désindustrialisation, il serait illusoire de croire que l'on peut rapatrier une filière entière. Nous avons décidé de nous intéresser à la demande, plutôt qu'à l'offre, en nous tournant vers les acheteurs : dans quelle mesure étaient-ils prêts à localiser une partie de leurs achats ? Lors de cette enquête, nous avons été frappés par la mobilisation des acheteurs. On croyait cette profession peu sensible à la question de la relocalisation… Nous avons découvert qu'il existait un grand nombre de produits pour lesquels ils exprimaient le besoin d'une offre de proximité. Dans certains cas, les acheteurs sont même prêts à payer un peu plus cher pour des biens produits localement. 

 

Comment expliquer cette évolution ?

On peut l'expliquer par trois grands facteurs : les incertitudes géopolitiques révélées avec la crise sanitaire, la structuration d'une demande "made in France", et l'attention croissante portée au coût complet d'un produit. Le contexte de l'épidémie a bien sûr pesé. Tout compte fait, les acheteurs ont subi relativement peu de ruptures d'approvisionnement car la demande et l'offre ont baissé de manière symétrique. En revanche, ils ont pris conscience de leur vulnérabilité.
Par ailleurs, ils ont perçu la demande croissante des consommateurs pour le "made in France", par exemple pour le petit électro-ménager, et compris que produire en France avait une valeur commerciale.
Enfin, ils raisonnent de plus en plus en coût global. Il faut prendre en compte bien sûr le coût d'achat d'un bien, mais aussi le coût logistique, les frais qui se rajoutent par exemple quand l'entreprise doit envoyer des techniciens chez un fournisseur pour résoudre un problème technique. Le différentiel de coûts avec des pays comme la Chine a tendance à se réduire. L'énergie coûte aussi cher là-bas qu'en France, les machines également. Reste le coût de la main d'œuvre, mais ce différentiel de coûts peut être compensé par la digitalisation des usines. Certes, la France n'est pas compétitive sur tous les produits, mais sur certaines catégories de produits. La politique de localisation, c'est forcément de "la dentelle"…

 

Quelles sont les catégories de produits pour lesquelles il est possible d'envisager une relocalisation ?

Nous avons établi une cartographie des dépenses d'achat de quatre secteurs industriels représentant 70 % du volume annuel des importations françaises, soit 382 milliards au total : la santé-pharmaceutique, l'agroalimentaire, l'électronique et l'industrie manufacturière. Dans un premier temps, nous avons identifié 113 catégories "sensibles", présentant des enjeux forts de relocalisation, puis resserré le tir sur 58 catégories de produits considérés comme les plus propices et prioritaires pour la relocalisation. Ces 58 catégories représentent 115 Mds d'euros. Si on parvient à relocaliser 20 % de ce total, on créerait 75 000 emplois directs et 200 000 emplois indirects. Cette somme de niches produit au final un effet macroéconomique…

 

Pourriez-vous nous en citer quelques-unes ? 

Sur les 58 catégories retenues, les deux tiers, soit 38 familles de produits, relèvent d'une relocalisation à proprement parler : il s'agit de rapatrier la production sur des marchés matures, délocalisés dans le passé. 20 autres correspondent à des marchés émergents ou en transformation. Dans ce cas, on localise une production nouvelle plutôt que l'on ne relocalise. On peut citer les anticorps monoclonaux dans le domaine de la santé, les emballages en mono-matériaux recyclables dans l'agro-alimentaire, les cellules de batterie lithium-ion dans l'électronique (la France et plus largement l'Europe ont toutes les compétences pour se positionner sur ce sujet) ou les services d'usinage de métaux avec fabrication additive dans l'industrie manufacturière. 

 

Y a-t-il des freins à lever pour réussir la relocalisation ?

Dans certains cas, l'environnement règlementaire doit évoluer. Les briques réfractaires qui protègent les fours de la métallurgie, par exemple, s'usent rapidement et doivent être changés. Chaque année, la France en importe pour 500 millions d'euros. Il suffirait que la règlementation européenne nous autorise à recycler ces briques pour que l'on n'ait plus besoin de recourir à des importations. Il existe ainsi plusieurs catégories de produits où un changement règlementaire permettrait de trouver des réponses locales.
Par ailleurs, la demande des acheteurs gagnerait à être mieux structurée. Les équipementiers ferroviaires seraient prêts à travailler pour la SNCF, mais ils ne franchissent pas le pas en raison du manque de visibilité sur les commandes. Aujourd'hui, les contrats proposés ont une durée de six mois. Ne serait-il pas possible de les étaler sur trois ou dix ans, en prévoyant une clause de révision des prix ?

 

Au final, quel est l'enjeu de la relocalisation ? Pourquoi cette problématique est-elle importante ?

Je l'ai déjà évoqué, nous héritons de 40 ans de désindustrialisation. Aujourd'hui l'industrie pèse 8 % du PIB. Les conséquences seraient majeures si sa part baissait encore car ce seuil est critique. A ce niveau de désindustrialisation, on ne peut plus maintenir un tissu industriel. Nous sommes donc à la croisée des chemins et il faut s'emparer de ces questions collectivement. Les régions ont un rôle majeur à jouer. Elles sont jeunes, sont devenues des acteurs incontournables du développement économique et doivent trouver leur place dans cette dynamique de relocalisation, en favorisant la coopération entre les différents acteurs locaux. Nous manquons de réserves foncières. Pourtant la France compte 2000 friches industrielles qui défigurent les paysages et qui pourraient être valorisées.
Nous serons beaucoup plus efficaces si les régions travaillent ensemble. Il existe une forme de concurrence entre elles. Il faut dépasser ces réflexes pour être à la hauteur de l'enjeu. Par exemple, elles auraient tout intérêt à mutualiser leurs achats. Si les régions groupaient les achats de tablettes pour les élèves, on pourrait faire émerger en France une activité d'assemblage des composants électroniques. 

 

Quels sont les facteurs de succès de cette politique ? Suppose-t-elle d'autres manières de collaborer pour les industries et les collectivités locales ?

Il faut construire les projets de localisation-relocalisation dès le départ avec les territoires. En France, classiquement, on décide d'une activité et en dernier lieu, on recherche un lieu d'implantation. Nous avons tout intérêt à associer les territoires aux réflexions en amont : une fois les projets de localisation identifiés, il faut lancé un appel à candidature des collectivités territoriales. Pour un industriel, c'est très rassurant de savoir qu'un président de région s'engage dans un projet, crée les conditions de sa réussite et convainque sa population de l'intérêt de cette implantation. C'est important car l'acceptabilité des projets industriels n'est pas gagnée d'avance. Théoriquement, les Français sont favorables au made in France, mais ils ne veulent pas d'usine près de chez eux. 

 

Quelles sont les suites de l'enquête réalisée par PwC et le CNA ?

Notre démarche est résolument opérationnelle et nous voulons aboutir à des projets concrets de localisation/relocalisation. Entre septembre et novembre, nous réalisons un travail d'identification de la faisabilité et des conditions favorables à la localisation sur 19 catégories de produits. Nous souhaitons aussi proposer à Régions de France, à la Délégation aux territoires d'industrie et au Conseil national de l'industrie de lancer un Appel à manifestation d'intérêt (AMI) pour sélectionner les territoires et les écosystèmes les plus appropriés pour accueillir de tels projets.