LES POLITIQUES TEMPORELLES

Une politique des temps ou politique temporelle vise à permettre une meilleure maîtrise des temps individuels et collectifs. Les collectivités joue un rôle majeur dans sa mise en oeuvre.

Depuis une vingtaine d'années, les collectivités s'intéressent au temps. Elles réfléchissent à des politiques temporelles qui visent à améliorer la qualité de vie des habitant.e.s, mieux adapter les horaires des services publics à leurs besoins et diminuer les inégalités sociales et de genre… Mais ces approches n'ont pas encore investi tous les aspects de l'action publique. Alors même qu'elles apportent des réponses précieuses aux grands enjeux actuels.

L'heure est-elle venue pour un nouvel essor des politiques temporelles ? La question mérite d'être posée car elles semblent plus que jamais d'actualité. Apparues en France dans les années 2000, dans des collectivités pionnières comme Poitiers, Belfort, Paris, Rennes ou Saint-Denis, via l'éclosion de « bureaux des temps », ces approches ont donné un nouveau souffle à l'action locale. Leur point commun ? Une attention particulière portée au facteur temps dans tous les domaines d'intervention des collectivités et le souhait d'expérimenter de nouvelles approches en faveur d'une réduction des inégalités face à cette donnée, d'une meilleure articulation des temps personnels, familiaux, professionnels, sociaux et civiques. Mais aussi le constat que la société produit de plus en plus de désynchronisation entre les citoyen.ne.s (un phénomène accentué par l'évolution du travail) et un sentiment diffus de manque de « temps » ou de perte de maîtrise de son temps propre pour un nombre croissant d'individus.

 

Rennes débute en s'attelant à la fois à la question des inégalités femmes-hommes et des inégalités sociales. « Dans le cadre d'un programme européen Equal, nous avons travaillé sur les horaires de travail des femmes agentes d'entretien, qui avaient une vie extrêmement rude. Elles arrivaient tôt le matin, avant les heures d'arrivée des bureaux, pour revenir à leur fermeture. Et si elles élevaient seules des enfants, elles ne pouvaient s'en occuper comme elles l'auraient souhaité, puisqu'elles étaient en décalage constant par rapport à eux », se rappelle Evelyne Reeves, responsable du bureau des temps de la ville de Rennes et de Rennes métropole.

Faire autrement
Rennes applique sur ce projet les méthodes qui feront le succès des politiques temporelles : analyse de la situation, regard neuf (« et si l'on faisait autrement ? ») concertation entre les différent.e.s acteur.rice.s concerné.e.s. À la clef, une resynchronisation réussie des horaires de ménages et des heures de bureau, avec des plages horaires continues en journée. « Les agent.e.s d'entretien ont tout simplement appris à travailler autrement : à passer l'aspirateur aux heures où cela ne dérange pas (quand les agent.e.s sont absent.e.s ou qu’elle.il.s n’ont pas d’appel à passer), à demander aux salarié.e.s à quelle heure elle.il.s pouvaient nettoyer leur bureau, etc. », explique Evelyne Reeves.
Mais c'est un autre fait d'armes qui assoit la légitimité du bureau des temps de Rennes : le décalage de quinze minutes des heures de cours de l'université, pour les désynchroniser des horaires des entreprises, et désengorger le métro. « Les économies induites par cette simple mesure ont été évaluées par une chercheuse à 12 millions d'euros, grâce notamment à la réduction du nombre de rames en circulation. Le fait qu'un petit service comme le nôtre, doté de deux équivalents temps-plein, puisse faire économiser à la collectivité une telle somme a marqué les esprits ».
Car au fil des années, les bureaux des temps ont dû faire leurs preuves… sous peine de voir leur existence remise en cause à chaque changement de majorité, ou période de restriction budgétaire. « Presque 20 ans se sont écoulés depuis les premières initiatives et le bilan est contrasté. Les expertises temporelles se sont imposées dans la vie locale, et ont été parfois absorbées par les autres services, qui se sont appropriés la démarche », avance Patrick Vassallo, adjoint au maire de Saint-Denis, en charge, notamment, des temps dans la ville. Une bonne nouvelle ? Pas si sûr. « C'est rarement un bon signe quand les structures dédiées à une question disparaissent. En période de vaches maigres, les collectivités ont tendance à se recentrer sur leurs compétences obligatoires et à supprimer les fonctions transversales. D'autant plus qu'un soupçon d'intellectualité plane au-dessus de ces politiques. Le temps, c'est dans l'esprit de beaucoup une affaire de philosophes ! »

 

Une question directement liée à la transition énergétique
Un a priori d'autant plus regrettable que les politiques temporelles sont peut-être encore plus vitales aujourd'hui qu'à leurs débuts. « Il n'y aura pas de transition énergétique, si nous n'arrivons pas à travailler sur l'articulation des temps. Cette question est devenue celle du développement durable », lance Patrick Vassallo. De plus en plus de collectivités travaillent sur ces sujets. « Nous vivons dans un monde où les ressources sont finies. Il faut vivre, apprendre à vivre, consommer, travailler autrement », surenchérit Evelyne Reeves. 

« Il n'y aura pas de transition énergétique, si nous n'arrivons pas à travailler sur l'articulation des temps. Cette question est devenue celle du développement durable »

Patrick Vassallo, adjoint au maire de Saint-Denis

Beaucoup de collectivités montrent l'exemple. Grenoble expérimente depuis 2003 une politique de « chrono-aménagement ». Objectif ? Lutter contre l'étalement géographique de la ville en ralentissant la circulation sur les voies rapides. Une approche qui s'étaye sur une analyse approfondie des effets pervers du développement massif des infrastructures routières entre le centre et la périphérie. Les grands nœuds autoroutiers ont en effet contribué à disséminer les logements et les activités dans les agglomérations et modifié le rapport à l'espace des habitant.e.s : ces dernier.ère.s ne raisonnent plus en termes de kilomètres, mais de temps de trajet. Elle.il.s ne disent plus « j'habite à 15 km du centre de Grenoble, mais à 15 minutes du centre-ville ». Elle.il.s sont poussé.e.s depuis des années à habiter toujours plus loin du centre et la facture écologique n'est pas neutre : étalement de l'habitat (à fortiori dans les villes qui laissent se multiplier les zones pavillonnaires), recul progressif des terres agricoles, nuisances sonores et pollution, multiplication des déplacements avec perte de qualité de vie et sentiment de « grignotage » du temps libre par les transports, etc.


En 2005, l'agence d'urbanisme de la région grenobloise (Aurg), l'État en charge des infrastructures et le syndicat mixte du schéma directeur de la région grenobloise démarrent une expérience originale de réduction de la vitesse sur les voies rapides (baptisée « les autoroutes apaisées »). Son pari : recréer de la « distance » là où la notion de kilomètres avait tendance à être oubliée, pour modifier le comportement des habitant.e.s, et à terme redensifier les villes. Concrètement, la vitesse maximale de ces voies rapides est limitée à 70 km, 24 h/24 h. Une politique qui vise à garantir, à toute heure, un temps de parcours homogène. L'automobiliste échange ainsi un peu de rapidité en heures creuses, contre une meilleure fiabilité du trajet aux heures de pointe. En limitant la vitesse, on évite en effet paradoxalement des bouchons, l'effet accordéon du passage de 130 km/h à 110 km/h étant, selon certaines études, l'une des toutes premières sources d'embouteillage.

Une grille de lecture passionnante
Au fil des années, les sujets saisis par les politiques temporelles n'ont cessé de s'étendre, le temps devenant une grille de lecture passionnante pour réinterroger les politiques. « C'est sans doute la question la plus universelle, qui traverse toutes les politiques publiques. Chaque jour, un nouveau terrain d'action s'ouvre pour nous », avance Katja Krüger, conseillère municipale chargée des temps de la ville à Rennes.
L'aménagement a notamment tout intérêt à s'intéresser aux politiques temporelles, même si les débuts peuvent paraître timides. « C'est incontestablement l'un des sujets les plus intéressants aujourd'hui. Mais il est assez rare que les urbanistes travaillent avec les bureaux des temps : le temps reste pour eux.elles quelque chose d'abstrait, un aspect en général absent de leurs formations », explique Sandra Mallet, maître de conférence à l'Institut d'aménagement du territoire, d'environnement et d'urbanisme de l'université de Reims. Si les bureaux des temps interviennent parfois au niveau des études de projets, ils sont rarement impliqués dans l'élaboration des documents d'urbanisme, comme le Schéma de cohérence territoriale (SCoT), alors qu'ils y auraient naturellement leur place.
Dans certaines villes, un important travail est pourtant fait pour rapprocher les deux mondes. Dans le cadre de l'aménagement de la place Jean-Jaurès, en face de la basilique, la ville de Saint-Denis a choisi d'en faire un espace avec des principes proches de la place de la République à Paris : une grande place multimodale, s'adaptant à tous les usages au fil du temps et des saisons. Des groupes d'usager.ère.s, dont un groupe d'adolescent.e.s, ont permis d'orienter les choix en fonction de leurs pratiques. C'est ainsi qu'un granit a été retenu au sol, pour permettre aux skaters de glisser, sans que la surface se transforme l'hiver en une patinoire dangereuse pour les autres générations.
Une approche que Jean Richer, architecte urbaniste membre du collectif « ville fluctuante » ne renierait pas. « Nous sommes vraiment sortis de l'époque de l'architecture classique - ce que l'on appelait la "frozen music", la "musique gelée"-, où l'on construisait pour l'éternité. Nous allons de plus en plus vers un monde de solutions flexibles, polyvalentes, mutables et réversibles ». À la demande des collectivités, les projets doivent de plus en plus prévoir la transformation future des bâtiments (des parkings amenés à devenir plus tard logements, puis bureaux, etc.) ; le partage des équipements entre différents publics en fonction de l'heure de la journée, et l'adoption d'un urbanisme tactique. Une collectivité offre par exemple un lieu aux usager.ère.s, pour que ceux.elles-ci inventent l'usage qu'elle.il.s veulent en faire. À la collectivité, après, de leur emboîter le pas et de conforter la démarche.


Un mouvement qui n'en est encore qu'à ses balbutiements. « L'intérêt pour ces approches est flagrant, mais on peine encore à trouver des exemples de réalisations concrètes. Nous n'en sommes qu'au début, même si une chose est sûre : c'est vers ce type de solutions qu'il faut aller », conclut Jean Richer.

Jean-Yves Boulin, sociologue, chercheur associé à l’IRISSO (Institut de recherche interdisciplinaire en sciences sociales - Université Paris Dauphine)

Les politiques temporelles sont nées dans les années 90 en France. Où en est-on aujourd'hui ? Ont-elles réussi leur percée ?
En France, une poignée de chercheur.e.s ainsi que des agent.e.s de collectivités territoriales ont commencé à s'intéresser à ces questions dans les années 90, inspiré.e.s par l'initiative d'un groupe de femmes italiennes, dix années plus tôt(1). Les catalyseurs furent les lois Aubry : avec le passage aux 35 heures, on s’est aperçu que les désynchronisations iraient en s’accentuant et que la société n'était pas adaptée à ces nouveaux rythmes. Par exemple, les salarié.e.s pouvaient avoir du temps libre (JRTT) n’importe quel jour de la semaine à des moments où les usages du temps libre étaient limités : les piscines étaient notamment réservées aux scolaires ou aux associations sportives, etc.
En 2000, la DATAR (Délégation interministérielle à l'aménagement du territoire et à l'attractivité régionale)(2) a lancé un appel à projets sur ce thème, qui a contribué à faire décoller ces politiques. Des bureaux des temps se sont créés au sein de nombreuses collectivités, dans des villes comme Rennes, Poitiers, Belfort, Saint-Denis, etc. Quinze ans plus tard, quel est le bilan ? La France fait partie, avec l’Italie, du peloton de tête des pays les plus dynamiques sur ce sujet : une quinzaine de collectivités mènent une politique temporelle tandis que d’autres s’y intéressent de plus en plus. L'une des raisons de cet intérêt pour les politiques temporelles est la création, en 2004 de l'association Tempo Territorial (3), qui, comme son nom l'indique, donne le « tempo ». C'est une association très dynamique qui fait vivre ces politiques et développe beaucoup d'échanges de pratiques.

 

Ces politiques sont-elles encore plus d'actualité aujourd'hui, qu'à leurs débuts ?
Elles ont montré leur pertinence sur un grand nombre de sujets : les inégalités femmes-hommes et les inégalités sociales face au temps, l'accessibilité des services publics et des services culturels, la désaturation des transports aux heures de pointe, les usages du temps et l’accessibilité de la ville la nuit, l’aménagement urbain, etc. L'intérêt de ces démarches est aussi qu'elles apprennent à travailler autrement, à décloisonner les services, et à faire une grande place à la concertation.
Elles sont sans doute d'autant plus nécessaires aujourd'hui que la tendance à la désynchronisation des temps sociaux est toujours vive. La pression est toujours plus grande, par exemple, pour une ouverture des commerces tardive ou le dimanche. Il est important que ces questions fassent l'objet de concertations à l’échelon local. Jusqu'où peut-on aller dans l'ouverture des commerces ou des services publics, et jusqu'à quel point les salarié.e.s (dont les fonctionnaires) sont-elle.il.s prêt.e.s à faire des sacrifices ? Est-il souhaitable de vivre dans une société 24h/24h ? Ces sujets ne sont pas réservés aux seul.e.s décideur.euse.s, économiques et politiques et doivent être appropriés tant par les usager.ère.s que par les prestataires.

 

Quels sont les nouveaux champs à explorer pour les politiques temporelles ?
Ils sont nombreux. Le travail à distance est un sujet à explorer par les collectivités, qui ont un rôle à jouer pour créer des tiers lieux qui puissent avoir une fonction de redynamisation de la vie urbaine, notamment par leur polyfonctionnalité (travail, formation, services, etc.). Ce concept de « polyfonctionnalité » ou « d'espaces polychrones » est particulièrement opérant s’agissant des opérations d’aménagement urbain. Aux Pays-Bas notamment, les écoles sont ouvertes sur la ville et aux habitant.e.s : formation pour les adultes, utilisation des infrastructures en fin de journée, ou le soir par des associations. Le champ est immense. Un autre exemple… À Paris, la nuit, les couloirs de bus sont peu utilisés du fait d’une baisse de trafic mais les voitures sont coincées dans des embouteillages sur la voie qui leur est réservée. Pourquoi ne pas moduler l’usage de la voirie en fonction des séquences temporelles et autoriser l'utilisation du couloir de bus la nuit ? Les politiques temporelles ont ceci d'intéressant qu'elles invitent à porter un regard neuf sur des choses qui nous semblent évidentes.

 

(1)   À la fin des années 80, un groupe de femmes (élues, syndicalistes, universitaires) a introduit le thème des politiques temporelles dans l'action publique. Leur idée était que les pouvoirs publics agissent pour qu'elles puissent mieux articuler leurs vies professionnelle, familiale et personnelle.

(2)   Dont les missions ont été intégrées en 2014 au commissariat général à l'égalité des territoires.

(3)   http://tempoterritorial.fr

 

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Politique des guichets uniques

Pour faciliter les démarches administratives des citoyen.ne.s et leur éviter de perdre du temps, les villes ont développé une politique de création des guichets uniques, rassemblant en un même lieu tous les services.
Exemples : guichets uniques de la rentrée scolaire (Poitiers, Belfort), le guichet unique d'accueil pour les familles (Saint-Denis), maisons de services publics (Paris, Rennes), services aux salarié.e.s (Grand Lyon, Poitiers, etc.).

Accueil et gardes d'enfants à des horaires inhabituels
- crèches interentreprises (Grand Lyon, Dunkerque, etc.).
- garde d’enfants à domicile en horaires décalés 24h/7j (Poitiers, Rennes, Paris, etc.).
- services d’accueil des enfants en horaires élargis (Saint-Denis...).

La ville de Poitiers est notamment à l'origine d'une offre de baby-sitting pour permettre aux personnes éloignées des activités culturelles, pour des raisons familiales ou économiques, d'assister à des spectacles ou évènements culturels.

Horaires élargis pour les services publics et les services culturels, ouverture des médiathèques le dimanche
Rennes, Poitiers, Brive, etc.

Horaires de travail des agent.e.s d'entretien
Rennes, Paris, Nantes Métropole.
L'enjeu est de permettre aux agent.e.s d'entretien d'effectuer leur travail à des heures compatibles avec une vie de famille.

Décalage des heures de cours et horaires de travail pour diminuer les phénomènes d'heures de pointe dans les transports en commun
Le principe est simple : réunir autour d'une table les différent.e.s producteur.rice.s de flux aux heures de pointe (gros.ses employeur.euse.s, hôpitaux, universités, etc.), pour voir s'il est possible de décaler certains horaires afin de désaturer les transports en commun.

Plusieurs institutions se sont illustrées sur ces questions : Poitiers, Montpellier, Rennes, Métropole européenne de Lille/Région Nord-Pas-de-Calais.

Expériences de chrono-aménagement
Approche expérimentée notamment par la ville de Grenoble, dans le cadre d'autoroutes apaisées à vitesse réduite : l'idée est de rétablir la notion de distances kilométriques entre la ville et ses périphéries, pour lutter contre l'étalement des zones urbaines.

Travail sur la nuit
L'objectif est notamment de prendre en compte les spécificités et besoins de la vie nocturne, et de prévenir les éventuels conflits avec les riverain.e.s.

- Activités et mobilité la nuit : cartes nocturnes, Grand Lyon, nuit des quatre jeudis à Rennes (des soirées culturelles, sportives et festives gratuites pour les jeunes).

- Chartes de la vie nocturne (Paris, Rennes, Lyon).

- Maires de nuit (Paris).

Multifonctionnalités des lieux
Un même équipement trouve des usages et des fonctions différentes à travers le temps, soit dans la même journée, soit en fonction des périodes scolaires/vacances scolaires.

Le Pôle éducatif Molière aux Mureaux a ouvert à la rentrée 2014 : l'équipement rassemble une école maternelle, une école élémentaire, une crèche, un restaurant scolaire, un centre de loisirs, une ludothèque, une salle multimédia, une salle à dominante sportive et des salles d'activités.

 

Sur ce sujet, voir le guide pratique "Prendre en compte le temps dans l'aménagement", 

Multiplication des horaires atypiques, allongement des temps de transport, flexibilité des rythmes de travail : depuis plusieurs années, les collectivités s’efforcent d’agir sur les problématiques liées au temps… pour plus d’égalité. Sylvie Guillet, directrice de l’Inset de Dunkerque en charge de l’aménagement et du développement du territoire, et Dominique Royoux, directeur du service Prospective et Coopérations territoriales de l’Agence des Temps de Poitiers et président de l’association Tempo Territorial, nous donnent quelques pistes pour comprendre les enjeux sociétaux liés au temps.

On parle de plus en plus d’inégalité face au temps. Comment s’exprime-t-elle ?

Sylvie Guillet : Le temps est différent selon notre positionnement dans la vie sociale : hommes et femmes, cadres et ouvrier.ère.s, jeunes et senior.e.s ne vivent pas au même rythme. L’évolution sociétale, qui nous impose d’aller toujours plus vite, renforce ces différences : le temps en zone rurale diffère du temps urbain, le temps de transport impacte la vie personnelle selon que vous habitez ou non à proximité de votre lieu de travail,… Le temps devient une valeur en elle-même, source de grandes inégalités.

Dominique Royoux : D’un point de vue social, on observe en effet que les temps se désynchronisent. L’économie de services a participé à ce mouvement en créant des emplois où le temps n’est pas le même pour tou.te.s : temps partiels, décalés, emplois discontinus. Lorsque les rythmes étaient quasiment identiques pour le plus grand nombre, les gens s’entraidaient. Aujourd’hui, il devient impossible de concilier les temps sociaux par la seule volonté individuelle. Cette question est fondamentale et complexe : les politiques publiques doivent absolument s’emparer de cette thématique et en faire un domaine de compétence.

Quelles sont les populations les plus exposées ?

DR : Elles sont très variées. Il y a les gens qui travaillent la nuit, en temps partiel, en horaires décalés ou morcelés ; les jeunes mères de famille salariées, qui subissent en forte tension temporelle ; les jeunes en insertion, qui n’ont pas de moyen de locomotion ; les travailleur.euse.s qui habitent loin de leur lieu de travail. L’inégalité se manifeste de mille façons différentes.

SG : Dans le monde du travail, il devient difficile de contextualiser son activité. Par exemple, les manageur.euse.s sont submergé.e.s de réunions et font face à une sur-information interne et externe via les courriels et par conséquent disposent de moins de temps pour manager. Les nouvelles technologies, en partie responsables de cette accélération, tuent une certaine forme de relation humaine. Plus que jamais, il faut être capable de définir l’essentiel.

Comment réfléchir à ces inégalités temporelles ?

SG : Au CNFPT, nous nous intéressons aux travaux de prospective, aux études à long terme pour comprendre les transformations profondes de la société et repérer les signaux qui révèlent des modifications sur les comportements des habitant.e.s. C’est un préalable indispensable pour réfléchir ensuite à l’harmonisation du temps de la ville et de celui de la.du citoyen.ne. En septembre dernier, nous avons lancé un premier cycle de réflexion avec un colloque sur « Les services aux rythmes des habitant.e.s ».

DR : S’intéresser aux temps oblige à travailler en transversalité. Aujourd’hui, ce domaine n’est pas lié à une compétence particulière. Pourtant, les activités économiques et sociales ne sont pas déconnectées de la question temporelle : les familles monoparentales, les étudiant.e.s, les personnes âgées ont des rythmes différents. On parle ici d’inégalité d’accès aux ressources. La politique de la ville est à ce titre fondamentale. Il faut faire entrer le temps dans les politiques publiques, afin que le plus grand nombre de décideur.euse.s s’emparent de cette question. C’est, par exemple, le rôle des bureaux des temps.

Face à ces inégalités, sur quels leviers les politiques publiques peuvent-elles s’appuyer ?

DR : Elles doivent adapter la ville aux usages des citoyen.ne.s, et non pas imposer aux citoyen.ne.s les horaires de la ville. Au niveau de l’aménagement temporel, il s’agit de gérer les usages différents de la population, mais aussi le clivage entre le point de vue des agent.e.s et celui des usager.ère.s, notamment dans le domaine de la culture (médiathèques, bibliothèques).

Mais la question des rythmes est commune à d’autres politiques publiques : savoir combien de personnes travaillent de nuit ou à temps partiel, connaître le rythme des générateurs de flux - les CHU, les universités, l’éducation nationale - permet de réfléchir à une meilleure organisation temporelle. En se rapprochant des grand.e.s employeur.euse.s, les collectivités comprennent mieux la pulsation de la ville. À Poitiers, les horaires de la faculté et de l’hôpital ont été légèrement décalés, cette petite mesure a suffi pour que le réseau des transports retrouve de la fluidité.

SG : Au niveau RH, certaines collectivités ont travaillé le dialogue social avec les CHSCT. Les 35 heures par exemple ont entraîné des recherches de compromis : il a fallu trouver des solutions, prendre en compte les répercussions sur les effectifs et les compétences. La négociation est fondamentale. Les représentant.e.s du personnel ont un rôle important à jouer pour maintenir une égalité de traitement entre tou.te.s les agent.e.s tout en répondant aux attentes des citoyen.ne.s sur ces questions de temps.

Comment accompagner les collectivités ?

DR : L’enjeu pour les collectivités est de mettre en place une plus grande flexibilité du service public tout en garantissant le respect des horaires des agent.e.s, donc de réussir à concilier des intérêts divers et parfois contradictoires. Nous sommes encore, pour quelques années, dans une phase d’expérimentation, soit avec la mise en place d’une structure comme une agence des temps, qui s’occupe des thèmes les plus contraints, comme le temps de travail ou les transports, soit avec la prise en compte de cette question par chaque secteur concerné. Toute discussion sur les temps doit faire l’objet d’une concertation. C’est là où la démocratie participative trouve le plus d’usages concrets. Salarié.e.s, consommateur.rice.s, touristes, riverain.e.s : on ne peut plus passer en force.

SG : La collectivité doit se donner les moyens de mettre en place une démocratie participative, qui ne se fait pas grâce aux courriels, mais grâce à des rencontres. C’est dans la confrontation avec les citoyen.ne.s que naissent les idées. La rencontre avec le public et le temps de la délibération sont fondamentaux. Nous devons apprendre à retrouver un temps plus humain, basé sur l’écoute, et retrouver le rythme du cœur…